08/11/2017

La mafia a Ajaccio

L’impuissance de la justice


Vingt élus de la chambre de commerce avaient démissionné en mars pour dénoncer des pressions. L’enquête préliminaire vient d’être classée sans suite

LES EX-PRÉSIDENTS


Gilbert Casanova

Nationaliste, gérant d’une concession automobile, membre du Mouvement pour l’autodétermination (MPA), il est nommé président de la CCI d’Ajaccio en1994. L’organisme fera l’objet de vives tensions entre groupes nationalistes. Visé par deux enquêtes financières qui le conduiront en prison, il démissionne en 2000.

Raymond Ceccaldi

Egalement proche du MPA, il succède à M. Casanova. Il sera poursuivi en2007 (et condamné) pour des faits d’escroquerie et de favoritisme. Placé en détention provisoire, il quitte, la même année, la présidence de la CCI.

Jacques Nacer

Ce commerçant connu à Ajaccio est élu en 2007. Réélu à la tête de la CCI, il apparaît néanmoins soumis à de fortes pressions d’anciens nationalistes reconvertis dans les affaires. Il est tué, le 14 novembre 2012, à la nuit tombante, en sortant de son magasin par deux hommes à moto.



Il s’en est fallu de peu que la justice en Corse parvienne, dans l’affaire de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Corse du Sud, à lever le voile qui couvre souvent les liens existant, sur l’île, entre les mondes politique, économique et criminel. En ouvrant, le 23 mars, une enquête préliminaire pour extorsion, trois jours après la démission collective d’élus de la CCI d’Ajaccio qui dénonçaient les menaces proférées contre le directeur général, le procureur d’Ajaccio pensait, sans doute, tenir un fil prometteur.

Trois jours plus tôt, en effet, initiant une démarche inédite, le président de la CCI d’Ajaccio, Jean-André Miniconi, remettait au préfet une liste des vingt démissionnaires qui entendaient refuser le diktat de trois voyous qui avaient fait pression sur le directeur général Alain Pasqualini pour qu’il quitte son poste. Par ce geste, les élus consulaires, commerçants et chefs d’entreprises, affirmaient publiquement qu’ils n’acceptaient aucune sujétion vis-à-vis de ceux qui voulaient mettre la main sur la CCI, un pilier du pouvoir économique insulaire dont dépendent, notamment, les aéroports et les ports de Corse-du-Sud. Mais l’espoir de l’Etat de briser une loi du silence insulaire imposée par une violence qui a déjà coûté la vie, le 14 novembre 2012, à Jacques Nacer, alors président de la CCI d’Ajaccio, a fait long feu. Faute d’éléments probants, le procureur de la République d’Ajaccio a dû se résoudre, le 25 octobre, à classer sans suite l’enquête préliminaire. Face aux policiers, les principaux démissionnaires ont finalement pris garde de ne pas mettre en cause les voyous sur qui pèsent les soupçons, et ont résumé l’affaire à un conflit interne à la Chambre. 

Des menaces explicites

Les investigations ont néanmoins été suffisamment poussées pour laisser entrevoir un monde fait d’ombre et de non-dits, qui fonctionne selon ses règles propres et où l’Etat n’est pas un acteur mais un simple témoin. Pressé par les policiers d’indiquer qui pouvait avoir eu intérêt à le voir quitter la CCI, le président démissionnaire, M. Miniconi, a désigné « la mafia », précisant : « Je veux parler des personnes qui souhaitaient s’emparer de la Chambre. » Mais, convoqué à trois reprises, pendant quatre heures, il a limité ses dires au récit d’une guerre interne à la CCI, sans faire le lien entre ses opposants et les pressions exercées contre son directeur général.

Désigné par le bureau président de la CCI en 2015, M. Miniconi, le principal concessionnaire automobile de l’île, a assuré avoir travaillé sans pression lors de son premier mandat. Avec la relance de projets européens, le développement des concessions aéroportuaires, et 500 000 euros d’économies de frais généraux, il considérait disposer d’un bilan qui l’autorisait à se présenter aux élections consulaires de fin 2016. Bénéficiant, dit-il, d’un consensus autour de sa candidature, il prenait tout de même en compte la demande de Jean-Christophe Angelini, président de l’Agence régionale de développement économique (ADEC) et chef de file du mouvement autonomiste le Parti de la nation corse (PNC), d’intégrer trois de ses membres sur sa liste.

Cette exigence, relevant en théorie d’une simple fusion de liste, marque, selon M. Miniconi, le début de la crise que va connaître la CCI. Dès janvier, ces trois représentants élus du PNC, tout juste élus, notamment Paul Marcaggi, commerçant ajaccien, entrent en conflit ouvert avec Jean-André Miniconi et surtout Alain Pasqualini, qui dirige, de fait, l’organisme au quotidien. La situation dégénère jusqu’à une réunion du bureau, le 7 mars, plus houleuse que les autres, lorsque les trois élus quittent brutalement la salle.

Le lendemain, en début d’après- midi, comme l’attestent les vidéos internes de la CCI consultées par la police, Paul Marcaggi est rejoint dans le hall par M. Pasqualini. On voit les deux hommes sortir et se diriger vers une berline garée sur le parking. Pour la suite des événements, les policiers n’ont disposé que de renseignements. Le directeur aurait été conduit jusqu’au bar L’Aiglon, à l’entrée d’Ajaccio, où l’attendaient trois hommes qui lui ont fait comprendre, par des menaces explicites, qu’il devait quitter son poste sur le champ.

A son retour à la CCI, il informe son président qu’il s’est passé quelque chose de grave et qu’il compte démissionner. « Je lui ai dit de prendre trois jours pour réfléchir », relate au Monde M. Mini- coni. En vain. Cet événement conduira à la démission collective.

Deux jours avant la remise en mars de la liste des démissionnaires au préfet, le président de la CCI est pris, selon les éléments recueillis par les policiers, d’une crise de panique alors que deux hommes entrent dans le restaurant dans lequel il se trouve. Les écoutes téléphoniques réalisées par les policiers rendent compte de la crainte des démissionnaires que l’on puisse les suspecter d’aider à faire le lien entre les voyous et leurs relais à la CCI, voire à l’Assemblée territoriale.

L’ambiance se tend d’autant plus que deux des vingts élus reprennent leur démission, empêchant ainsi d’atteindre le quorum qui aurait soit placé la Chambre sous tutelle de l’Etat, soit relancé une élection. L’un d’eux, Paul Leonetti, membre du mouvement nationaliste Corsica Libera, justifie cette décision, devant les policiers, par le fait qu’il n’aurait pas été prévenu du jour du dépôt de la liste au préfet. Au Monde, il ajoute : « Mes amis politiques [nationalistes] m’ont dit qu’il valait mieux ne pas bouleverser l’équilibre de la CCI. »

« Dénoncer des pratiques »

L’homme clé de l’affaire, M. Pasqualini, auditionné à son tour, a démenti toute pression et n’a admis qu’une rencontre avec M. Marcaggi pour évoquer des « problèmes de fonctionnement interne ». Réintégré, depuis, au sein des services de la Collectivité territoriale de Corse, avec une confortable indemnité de la CCI, il a corroboré la version de M. Marcaggi, qui a, quant à lui, résumé l’incident, devant les policiers, « à des rumeurs » destinées « à masquer les dérives de la CCI » sous l’ère Miniconi.

Fin avril, Paul Marcaggi a été nommé, par un bureau réduit, nouveau président de la Chambre. Sollicité par Le Monde, Jean-Chris- tophe Angelini a tenu à rejeter toute idée « qu’il s’agirait d’un complot ourdi par le PNC pour reprendre la CCI ». Il a ajouté qu’il « n’y avait pas de main invisible, ni de voyous, ni de parrain derrière cette affaire (...), j’aurais préféré qu’ils se mettent tous autour d’une table ».

Pour sa part, l’ex-président de la Chambre, M. Miniconi, interrogé par Le Monde, réfute l’idée d’une reculade inspirée par la peur. « Nous ne sommes pas partis parce qu’on avait peur mais pour dénon- cer des pratiques et pour montrer que l’on peut dire non aux pressions; si l’Etat et les politiques de l’île ne se sont pas saisis de cette affaire, c’est que la société corse n’est pas encore prête. »

Lors de l’installation de M. Marcaggi en qualité de président de la CCI, le préfet de région Bernard Schmeltz a adressé un discours promettant « la plus grande vigilance» sur les marchés et les embauches de la CCI. Au sein de l’Etat, l’affaire n’est pas considérée comme totalement classée. La Chambre régionale des comptes doit en effet bientôt y effectuer un contrôle approfondi. 



Un chef d’entreprise corse décide de briser la loi de silence
La justice a ouvert plusieurs enquêtes sur la base d’informations révélant le système d’entente dans l’attribution des marchés publics 

La culture de l’omerta, en Corse, qui interdit souvent à la justice de faire la lumière sur les différentes violences qui pèsent sur l’île, aurait-elle du plomb dans l’aile? Sur le terrain criminel, le repenti Claude Chossat a permis, depuis 2009, de découvrir de l’intérieur le système mafieux qui enserre la société insulaire. Cette fois-ci, c’est le chef d’une entreprise de travaux publics d’Ajaccio qui franchit le pas. Depuis la fin 2015, ses révélations et ses plaintes sur les mécanismes d’entente entre entreprises, administration territoriale et pouvoir politique insulaire ont permis à la justice d’ouvrir plusieurs enquêtes et de mettre en lumière, dans l’une d’entre elles, des soupçons de liens avec le mi- lieu criminel. 

Une première. François Raffalli, âgé d’une trentaine d’années, a repris, à 23 ans, la société familiale Raffalli TP, créée par son père. Sa décision de dénoncer à la justice les faits dont il a été témoin remonte à la fin 2013-début 2014. Il est alors candidat à l’appel d’offres lancé par la Collectivité territoriale de Corse (CTC) pour l’aménagement de deux ronds-points situés à la sortie de Bastia, à Furiani et à Casatorra. Une manière pour lui d’étendre vers le nord de l’île les activités de son entreprise, essentiellement implantée dans le sud. 

Dans l’enquête préliminaire ouverte grâce à ses dires, le 25 octobre 2015, au pôle économique et financier du parquet de Bastia, et confiée à la section de recherche de la gendarmerie, il raconte, dans le détail, comment cette initiative a cassé les équilibres d’une entente existant depuis longtemps. Il relate, notamment, comment, alors qu’il est déjà candidat pour ce marché, il est convié à un déjeuner au Café de France, à Corte (Haute-Corse), qui réunit « les principales entreprises de travaux publics de l’île » sous l’égide de l’essentiel des responsables économiques corses.

Les enquêteurs ont retrouvé la trace comptable de ce déjeuner au cours duquel, a expliqué M. Raffalli aux gendarmes, l’ensemble des marchés soumis à appels d’offres par la CTC étaient répartis selon un mécanisme dit « de couverture ». Les entreprises se répartissent chaque marché grâce à des offres fictives pour garantir que l’une d’entre elles soit, à coup sûr, choisie en étant la moins-disante, entretenant ainsi une fausse concurrence. Il lui aurait été demandé lors de ce déjeuner de se désister du marché des ronds-points de Furiani et de Casatorra au motif qu’ils étaient réservés aux entreprises de Haute-Corse.

Le début des « problèmes »

Son refus d’obtempérer et l’attribution à son entreprise du marché des ronds-points ont, dit-il, sonné le début des « problèmes ». Il est alors confronté à des difficultés croissantes dans la réalisation des chantiers orchestrés, selon lui, par les propres services techniques de la CTC, qu’il décrit comme partie prenante du système. En 2015, considérant que sa société est mise en péril, il dénonce le système au préfet de région et au procureur de Bastia.

Le préfet, pour sa part, casse le marché des ronds-points pour soupçons d’entente. En réaction, explique M. Raffalli aux gendarmes, les organisateurs du système tentent de l’amadouer en l’intégrant dans un groupement d’entreprises qui candidatent pour le marché d’un autre rond- point, celui de Borgo (Haute- Corse) en lui promettant « 600 000 euros de travaux ». Aux enquêteurs, il révèle que le mandataire du groupement avait cédé 80 % de sa part à une société qui n’avait pas le droit de concourir car ses dirigeants sont liés par la famille aux élus de la commune où se déroulaient les travaux.

Dans la foulée, François Raffalli dénonce les fraudes d’un autre marché de la CTC concernant l’aménagement de la traversée de Funtanone. Selon lui, la quantité de matériaux utilisée par l’entreprise ayant obtenu le marché a été, en réalité, divisée par deux, permettant ainsi d’être, à coup sûr, la moins-disante. Une information judiciaire est ouverte pour favoritisme et entente. De source policière, on indique que les investigations ont été étendues dans ce dossier à des soupçons d’association de malfaiteurs, illustrant l’existence de l’emprise criminelle en Corse sur le monde économique et la commande publique.

L’entrepreneur, qui justifie sa démarche, face aux gendarmes, par le fait qu’on a essayé de « l’abattre professionnellement », a, par ailleurs, été entendu par la police judiciaire dans une information judiciaire, ouverte, au tribunal de Bastia, sur des soupçons de fraudes sur les passations de marchés au sein de la Collectivité territoriale de Corse. Enfin, une plainte déposée par M. Raffalli lui-même sur les conditions d’attribution de l’aménagement du parking de la commune de Vivario a donné lieu, en 2016, à l’ouverture d’une enquête préliminaire pour favoritisme, prise illégale d’intérêt et recel.

Interrogé par Le Monde, François Raffalli se défend d’être « un justicier ». Il indique que « l’Etat doit garantir la libre concurrence sur tout le territoire corse et protéger les entreprises des risques auxquels elles sont confrontées ». Et ajoute : « Il faudra fixer de nouvelles règles d’attribution des marchés publics et des emplois ; il en va de la capacité de nos institutions à préserver la justice sociale et limi- ter la violence économique qui empoisonne notre quotidien. »





30/10/2017

Airbus vole au secours de Bombardier


Aéronautique. L’avionneur européen pilotera le programme d’appareils moyen-courriers de son concurrent canadien. Pour l’éditorialiste du journal québécois La Presse, cette alliance a un goût amer.

La grande bataille du ciel : Au terme d’un accord annoncé le 16 octobre, Airbus va prendre le contrôle de 50,01 % du programme CSeries du canadien Bombardier, des moyen- courriers de 100 à 150 sièges. Bombardier détiendra environ 31 % des parts, et le Québec, 19 % (contre 49,5 % auparavant). Airbus ne déboursera pas un sou : “Ce sont plutôt sa marque, sa crédibilité, son expertise, son réseau et sa force de vente qui constituent sa contribution”, explique La Presse. L’avionneur européen marque ainsi un point contre l’américain Boeing, son rival de toujours. Ce dernier a vu rouge quand la compagnie américaine Delta a annoncé, en avril 2016, la commande, pour 5,6 milliards de dollars, de 75 appareils du programme CSeries. Arguant que Bombardier profitait de subventions canadiennes pour casser les prix, Boeing s’est tourné vers le gouvernement américain. Fin septembre, Washington a décidé d’imposer des droits de douane compensatoires de 219 % ainsi qu’une taxe antidumping de 80 % sur les avions de la CSeries importés. Cette décision doit encore être approuvée par la Commission du commerce international des États-Unis.

Malgré tous les efforts, l’ingéniosité et le soutien déployés au fil des ans, il a fallu se rendre à l’évidence : Bombardier n’avait pas ce qu’il fallait pour s’imposer comme troisième acteur majeur dans un marché dominé par les géants Boeing et Airbus.

Oui, sans ces droits abusifs de près de 300 % que Boeing a fait mettre en travers de son chemin avec la complicité du département du Commerce américain, l’avionneur québécois y serait peut- être parvenu. C’est injuste, mais c’est la réalité avec laquelle il faut composer.

La pénalité délirante que Washington menace d’appliquer aux avions de la CSeries exportés aux États-Unis risquait non seulement de les exclure du marché américain, éliminant ainsi 30 % des ventes potentielles, mais aussi de refroidir les transporteurs du reste du monde, en suscitant de sérieux doutes sur la viabilité du programme.

L’entrée en scène d’Airbus change tout, d’une façon dont Bombardier n’aurait pas pu le faire seul. L’entreprise québécoise n’aurait sans doute pas eu les ressources pour ouvrir rapidement une nouvelle usine d’assemblage aux États-Unis avant de mettre la CSeries à l’abri des droits compensateurs et antidumping. Airbus n’aura qu’à ajouter une chaîne de production à ses installations de Mobile, en Alabama. Et la confiance que la marque, l’expérience et la taille d’Airbus peuvent inspirer à la clientèle ne s’achète pas, les économies que sa masse critique devrait permettre d’aller chercher auprès des fournisseurs non plus.

Cela dit, céder le contrôle de ce programme dans lequel Bombardier, les contribuables et les employés ont tant investi, ce n’est vraiment pas le destin auquel on aspirait pour la CSeries. Particulièrement à ce stade-ci, alors que les CS100 et CS300, certifiés et en service, ont fait la preuve de leurs grandes qualités techniques. Et encore moins dans ces conditions, à une entreprise étrangère qui obtient la moitié de la participation de Bombardier et d’Investissement Québec (IQ) sans avoir à verser un centime d’euro en échange.

“Pour la vie”. Certes, le siège social de la coentreprise reste ici. La garantie d’emploi à Mirabel [au Québec] est rallongée de cinq ans, jusqu’en 2041. Et l’avenir de la CSeries (incluant la somme de 1,3 milliard de dollars investie par [le gouvernement de la province de] Québec) paraît effectivement plus prometteur entre les mains d’Airbus. Il n’empêche, on a beau être réaliste, et voir que c’est probablement “la meilleure solution”, pour reprendre les termes de la ministre de l’Économie [du Québec] Dominique Anglade, c’est un dénouement attristant.

D’autant que malgré l’enthousiasme du grand patron de Bombardier, Alain Bellemare, qui dit espérer un partenariat “pour la vie”, les visées d’Airbus sont claires. “Ce ne sera pas toujours un ménage à trois. Avec le temps, nous prendrons 100 % du programme. Au bout du compte, ce sera un pro- gramme Airbus”, a déclaré le vice- président aux communications du groupe, Rainer Ohler, en entrevue au Seattle Times.

Nouvelle usine. En attendant, cette alliance nous permet au moins de rendre la monnaie de sa pièce à Boeing. Au lieu de tuer la CSeries, l’avionneur la verra assemblée aux États-Unis, donc potentiellement intouchable, et renforcée par son concurrent Airbus – celui-là même dont elle considérait l’entrée sur le marché américain comme une erreur à ne pas répéter avec Bombardier !

Cet arrangement, par contre, donne raison à la logique protectionniste de Donald Trump, qui pourra se vanter d’avoir attiré, sinon une nouvelle usine, au moins une nouvelle chaîne d’assemblage en Alabama. C’est frustrant, mais comme disent nos voisins du Sud : “Ne vous fâchez pas ; prenez votre revanche.” Et la meilleure façon d’avoir le dernier mot sera de faire un succès de la CSeries.

“Je suis absolument sûr qu’il y a pas mal de clients potentiels qui aimeraient acheter la CSeries, mais qui se sont retenus, et qui seront convaincus avec ce partenariat”, a déclaré le grand patron d’Airbus, Tom Enders, en conférence de presse lundi soir.

La balle est dans votre camp, monsieur Enders.







16/09/2017

Cosmétique halal


Un marché porteur


Les entreprises proposent de plus en plus de produits spécialement destinés à la population musulmane. Y compris dans le domaine de la beauté. Illustration en Espagne.

N'aturel, détox, bio, écologique... Par les temps qui courent, il devient de plus en plus rare de ne pas trouver l’une ou l’autre de ces appellations, voire plusieurs, sur les emballages des articles qui viennent remplir nos paniers. Le nouveau terme en vogue dans les entrées de cette singulière encyclopédie est celui de halal, un mot qui désigne les pratiques notamment alimen- taires obéissant aux préceptes de la charia (loi islamique) : pas la moindre trace de porc ou de ses dérivés, aucun alcool.


Si peu d’Espagnols s’étonnent encore de trouver des boucheries qui proposent ce type de produits aux près de 2 millions de musulmans habitant dans le pays (selon les chiffres de l’Union des communautés islamiques d’Espagne), la cosmétique halal, cette nouvelle lame de fond, leur aura peut-être échappé. D’après un rapport [sur l’économie islamique mondiale] de Thomson Reuters, ce marché représentait 56 milliards d’euros en 2015, et il pourrait croître jusqu’à 81 mil- liards d’euros en 2021. Il s’agit de produits de beauté qui excluent les graisses d’origine animale et les alcools. À l’avant-garde de ce mouvement, Natura Bissé, marque espagnole de produits de luxe, qui parfait le look des stars d’Hollywood avant qu’elles ne fassent leur entrée sur le tapis rouge des Oscars. Elle est devenue la première entre- prise européenne à obtenir une certification aux Émirats arabes unis.

En Espagne, le premier institut de beauté destiné spécifiquement aux musulmanes a ouvert à Madrid il y a trois ans. Cet établis- sement aux murs aveugles, situé près de la plus grande mosquée de la ville, s’appelle Masturah. Là, les femmes peuvent trou- ver des produits de soins pour leurs che- veux, leur peau ou leurs ongles, qui soient adaptés à leur style de vie. “Les cosmétiques ne sont pas traités de la même manière que les aliments”, reconnaît Yasmine Salem, fon- datrice de l’institut. Les règles étant moins strictes que pour la nourriture, “un produit cosmétique écologique aurait la même validité que s’il possédait le label halal”.

Yasmine Salem tient à ce que les crèmes et les produits de maquillages soient “res- pectueux de l’environnement et qu’ils aient été produits sans mauvaises pratiques, abus ou exploitation d’êtres humains ou d’animaux. Ils ne doivent pas non plus contenir de pesti- cides et sont généralement 100 % naturels.”

L’obtention du label halal par des entre- prises comme Natura Bissé, implantée dans les Émirats depuis 2007 et certifiée depuis 2015, est davantage liée à un “processus de modernisation” qu’à la question religieuse, y compris pour vendre dans les pays musul- mans, souligne Ricardo Fisas, vice-président de la division internationale du groupe barcelonais [et PDG de l’entreprise].

Garantir qu’un produit ne soit pas haram – interdit –, mais parfaitement halal, est devenu un processus industriel réglementé, contrôlé par des organismes présents dans le monde entier : sous l’égide des Émirats pour le monde arabe (lequel représente un quart des fidèles de l’islam, soit 1,8 milliard d’in- dividus, selon le Pew Research Center) et sous la supervision d’autres pays comme la Malaisie et Singapour pour l’Asie, par exemple. En Espagne, l’agence de certification la plus importante est l’Institut halal de Cordoue, appartenant à la Junta Islámica de España. Cette agence a accordé son label à quelque 300 entreprises nationales, “95 % relevant de l’alimentation, suivies du secteur touristique, dont la part est de 4 %”, explique Hanif Escudero, directeur de la normalisation au sein de cet organisme. Le sec- teur de la cosmétique, précise-t-il, reste de dimension modeste, avec une seule société accréditée par l’institut : les Laboratoires Válquer, de Tolède. Selon le directeur de cette entreprise, José Luis Cerrillo, bénéficier de ce label constitue “un gros avantage, car il permet de ne pas exclure la population musulmane d’Espagne et du reste de l’Europe, pas plus que les visiteurs”.

Certificat

Seule l’Indonésie prévoit d’adopter une loi halal, en vertu de laquelle à partir de 2019 tout produit importé ou commercialisé dans le pays devra être conforme aux préceptes de la charia. Ailleurs, la tendance est à exiger que, lorsque le produit porte la dénomination halal sur l’étiquette, il soit accompagné d’un certificat, comme c’est déjà le cas en Malaisie, au Maroc, en Algérie, en Croatie, dans les Émirats et dans certains États des États-Unis. Sur le reste du globe, la clientèle demande des produits éthiques et naturels, sans nécessairement de label ni même l’appellation halal. “Mais il est vrai que détenir le label nous aide à remplir les conditions sanitaires d’entrée dans certains pays, car sa possession suppose d’être passé par toute une série de contrôles”, note Ricardo Fisas.

Situé au carrefour entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie, l’opulent émirat de Dubaï est désormais un passage obligé vers les marchés arabes. “Sa position nous permet de toucher tout le marché des hôtels de luxe de l’océan Indien : les Maldives, l’île Maurice, les Seychelles...”, ajoute Ricardo Fisas. Suivant la voie tracée tout au long de ses trente ans d’histoire, Natura Bissé commercialise ses produits à travers des instituts de beauté, des hôtel sous des spas haut de gamme. En outre, pour 2019, la société compte ouvrir seize points de vente exclusifs dans cette zone. “Nous avons aussi un pied en Inde, nous sommes introduits au Levant et nous regardons d’un bon œil l’ouverture du marché iranien, qui représente une clientèle de 80 millions de per- sonnes, avec une très bonne connaissance des soins de la peau.”

Depuis les PME jusqu’aux grands groupes, nombreux sont les fabricants qui veulent entrer dans la course à l’obtention du cer- tificat halal. La population musulmane va continuer à croître : d’ici 2030, elle devrait compter 2,2 milliards de personnes. Des multinationales comme le groupe japonais Shiseido proposent déjà des produits cer- tifiés, conçus spécialement pour des pays comme le Bangladesh, où il s’est implanté en 2012. Et [le groupe anglo-néerlandais] Unilever, leader dans cinq pays à forte popu- lation musulmane (Indonésie, Pakistan, Bangladesh, Inde et Égypte), a déjà rem- placé certains ingrédients de base comme le saindoux, le suif, les huiles d’origine ani- male, la gélatine et l’alcool pour le colla- gène, la kératine ou la glycérine, afin de se conformer aux pratiques islamiques.

1900 MILLIARDS DE DOLLARS

C’est la valeur du marché islamique mondial (hors produits financiers) en 2015, selon les estimations de Thomson Reuters. L’alimentation se taille la part du lion (1 170 milliards de dollars, dont 415 milliards de produits certifiés halal). Viennent ensuite les vêtements (243 milliards, dont 44 milliards consacrés à la “mode pudique”), les loisirs et médias (189 milliards), les voyages (151 milliards, dont 24 milliards pour le tourisme halal), la pharmacie (78 milliards) et la cosmétique (56 milliards).



13/09/2017

L’Argentine à la conquête du marché chinois


Le vin est le produit que le pays exporte le plus vers la Chine, en dépit des droits de douane élevés qui lui sont imposés.



L’Argentine y exporte déjà des produits comme le vin, l’orge ou des équipements automobiles, mais il pourrait élargir la gamme de ses échanges, en lui vendant du lait en poudre ou des aliments pour animaux, que la Chine importe déjà du reste du monde.




Exportation Argentine en Chine

19/06/2017

Nigeria

Les failles de la lutte anticorruption





Élu en 2015 sur sa promesse d’éradiquer la corruption, le président Buhari a lancé une politique de dénonciation : de 2,5 à 5 % de la somme saisie va au lanceur d’alerte. Les résultats sont spectaculaires, mais cet analyste doute de son efficacité à long terme.

En à peine quatre mois, le Nigeria serait parvenu à récupérer la somme colossale de 50 millions d’euros grâce à sa nouvelle politique sur les lanceurs d’alerte. Cette initiative, lancée par le président Muhammadu Buhari à la fn de l’année, permet à n’importe quel citoyen de signaler des malversations ou des activités économiques suspectes de façon anonyme. Si l’information débouche sur le recouvrement d’argent, le lanceur d’alerte peut être récompensé et toucher entre 2,5 % et 5 % de la somme saisie.

Depuis son lancement, ce programme a reçu plusieurs milliers de signalements et a déjà mené plusieurs grandes opérations. En février, 9 millions d’euros ont été retrouvés dans un bâtiment appartenant à Andrew Yakubu, l’ancien directeur du groupe pétrolier Nigerian National Petroleum Corporation. En avril, c’est 40 millions d’euros qui ont été découverts dans un appartement de Lagos après un signalement anonyme.

La découverte de butins aussi spectaculaires a créé une sorte d’effervescence autour de la “guerre contre la corruption” dans laquelle s’est lancée la Commision des crimes économiques et financiers (EFCC). Et si cet optimisme est compréhensible dans un pays où la corruption généralisée fait régulièrement se volatiliser des millions de dollars, cette initiative ne résoudra malheureusement pas le problème de la corruption au Nigeria. Les divers succès de ce programme méritent d’être salués, mais le premier reproche à faire à cette mesure est précisément de n’être qu’une politique, et non un texte de loi. La ministre des Finances a elle-même reconnu cette limite. 

Le problème en l’occurrence est qu’au Nigeria l’efficacité d’une politique dépend avant tout du personnel chargé de la mettre en œuvre. Autrement dit, il sufit d’un changement de gouvernement – voire d’un seul fonctionnaire rétif – pour saboter le programme. Pour devenir une véritable stratégie de long terme, cette initiative aurait besoin de passer par la case législative afin que soient clairement définies son étendue et les protections qui s’y rattachent dans l’ensemble du système judiciaire. Quand bien même une telle loi serait adoptée, son impact resterait limité, car la lutte contre la corruption au Nigeria s’est toujours heurtée à deux problèmes sous-jacents.

Nécessité. 


Le premier est le manque d’institutions indépendantes capables de fonctionner hors de l’infuence du président – et l’absence de volonté de fonder de tels organismes. Prenons l’exemple de l’EFCC, responsable de la politique sur les lanceurs d’alerte : le président a le droit de congédier ses membres “à tout moment” au nom de l’intérêt public. Résultat, la commission ne peut pas travailler de manière véritablement indépendante sans risquer de froisser la présidence. C’est ainsi qu’en près de vingt ans d’existence l’EFCC a surtout fonctionné comme un instrument politique, s’acharnant contre les petits fraudeurs et les opposants politiques du moment plutôt que de jouer un rôle d’arbitre impartial. Buhari a été élu en 2015 sur sa promesse d’éradiquer

la corruption. 


Pour y parvenir, il faudrait toutefois pouvoir assurer l’indépendance de l’administration. Cela implique des réformes sur le plan constitutionnel afin d’éliminer le système de pouvoirs discrétionnaires hérités des prédécesseurs militaires et coloniaux. Cela nécessiterait en outre de renforcer les pouvoirs de police et d’investigation, de recruter et de former du personnel judiciaire et de consolider l’indépendance de la justice et de l’État de droit. Ce programme ne fait rien de tout cela. Il permettra peut-être l’arrestation de quelques voleurs, mais il n’apporte rien à l’institutionnalisation du système judiciaire.

L’autre fléau qui mine depuis longtemps la lutte contre la corruption au Nigeria n’est autre que la définition très étroite, et souvent intéressée, qu’en ont ceux qui sont chargés de la combattre. Pour le gouvernement, la corruption se limite au vol de fonds publics. Les solutions proposées se limitent dès lors au même périmètre.

Certes, la corruption se manifeste souvent par le vol de millions dans les fonds publics. C’est ce que j’appelle la “corruption de l’avidité”. Mais il existe aussi ce que j’appelle la “corruption de la nécessité”. Je veux parler ici de toutes ces petites infractions qui naissent de la tension entre nos obligations légales et notre instinct de résistance contre leurs effets négatifs. C’est la forme de corruption que l’on observe par exemple chez le fonctionnaire en attente de salaire qui exerce un second emploi sur son lieu de travail ou sollicite des pots- de-vin pour compléter ses revenus.

Une bonne partie de ces dysfonctionnements sont le produit d’inégalités socio-économiques et de conditions générales qui sont elles- mêmes la conséquence de décennies de népotisme, de mauvaises décisions et de gaspillage public.

Ainsi que l’illustre l’existence du très ironique hashtag #BringBackCorruption [“Rendez- nous la corruption”], le phénomène ne se limite pas aux abus de quelques fonctionnaires profitant des faiblesses du système. À bien des égards, la corruption fait partie du système, celui dans lequel des millions de Nigérians sont obligés de vivre. Pour changer cette réalité, le gouvernement aura besoin de beaucoup plus qu’un programme pour démasquer une poignée de criminels de haut vol.

En tentant d’appâter les lanceurs d’alerte avec la promesse d’une récompense, la décision du gouvernement ne fait que révéler l’ampleur de ce dysfonctionnement. Le principe même du “whistle and win” ne peut que fonctionner dans un pays où 70 % de la population vit dans la pauvreté, mais cette promesse d’une récompense financière en échange d’informations est surtout un révélateur des inégalités sociales et économiques et des manquements de l’État que l’on observe dans tout le Nigeria. Ce programme constitue certes un progrès, mais les Nigérians devraient garder à l’esprit qu’il est loin d’être suffisant. Au mieux pourra-t-il renforcer des stratégies existantes, mais le cadre politique et le système judiciaire responsables de son application continuent d’être soumis au pouvoir politique. On ne peut évidemment qu’applaudir les récents coups de flet et arrestations sensationnelles permises par ce programme, mais le Nigeria ne peut pas continuer à alterner les solutions de court terme. Sur ce point, il est certainement temps de lancer l’alerte.