25/12/2017

Comment Kabila et ses proches magouille en RDC

L’entourage du président congolais, qui aurait dû quitter le pouvoir fin 2016, est à la fois puissant et aux ordres.


Je mourrai d’une balle dans la tête. » Joseph Kabila aime confier à certains de ses visiteurs qu’il pense sa destinée déjà écrite. A 46 ans, le président de la République démocratique du Congo (RDC) n’aurait rien à perdre, car, feint-il de penser, sa fin sera tragique. Comme celle de son père et prédécesseur, Laurent-Désiré Kabila, assassiné en 2001. Situation unique au monde, le président congolais est toujours en poste malgré la fin de son second et dernier mandat, le 19 décembre 2016. Pour protéger son pouvoir, Kabila orchestre une cour singulière, composée de personnalités dont la destinée s’est confondue avec la sienne. Et c’est par ce système clientéliste qu’il se maintient aux commandes.

« Kabila est un homme seul, entouré de groupes qui se font la guerre plus qu’ils ne convergent vers une seule stratégie, observe un diplomate africain familier du pouvoir congolais. Ils n’essaient pas de le sortir de l’impasse. Ils ont peur et exécutent sa volonté, si tant est qu’il l’exprime. » Des sanctions économiques des Etats-Unis et de l’UE visent actuellement dix-sept proches de Joseph Kabila.

« Ses conseillers ont peur »


Le jeune homme inexpérimenté des débuts ne demande plus les conseils de l’entourage de son père, mais donne des ordres à un cercle de courtisans. Pour eux, la moindre route, le moindre centre de santé relèvent de « l’initiative personnelle du chef de l’Etat ». Nombreux sont ceux qui ont fait les frais de leurs excès de zèle ou de leur indolence. Jusqu’au-boutiste dans la répression des opposants, l’ex-ministre de l’intérieur, Evariste Boshab, a ainsi fini par être écarté. « Même ses conseillers ont peur de le conseiller », croit savoir un haut cadre des Nations unies.

En cette période d’incertitude politique, le plus influent est un austère professeur de droit de 40 ans : Néhémie Wilondja. Directeur de cabinet de Kabila depuis 2015, ce technocrate discret est considéré par ses collègues comme « le vrai premier ministre de la RDC ». « Tout ce que le président doit signer passe par Néhémie », avancent avec une pointe de jalousie des membres de l’entourage présidentiel. « Je sers le chef de l’Etat et la stabilité du pays, menacée par des opposants futiles », confiait l’intéressé, d’une voix assurée, en décembre 2016, alors qu’il feignait de négocier pour mieux manipuler l’opposition. Plus discret encore, l’avocat Norbert Nkulu, 71 ans, ambassadeur à Kigali depuis 2009, a été le maître d’œuvre de l’exploitation des failles de la Constitution congolaise pour le maintien au pouvoir de son chef. « Certains conseillers de Kabila sont bien plus puissants que des ministres au-dessus d’eux selon l’organigramme », remarque un négociateur.

A ses autres hommes de main, le chef de l’Etat délègue des missions précises, sans dévoiler l’intégralité de son plan. C’est le cas pour Alexis Thambwe, une ancienne figure du mobutisme muée en chef de rébellion et visée par une plainte pour crimes contre l’humanité déposée en Belgique. Kabila a fait de ce juriste de 74 ans son ministre de la justice. « Thambwe formalise les vagues d’arrestations de manifestants et de militants pour les justifier par le droit », confie l’un de ses proches.

Ce système volontairement déstructuré règle les problèmes au coup par coup. « Ce qu’ils réussissent à faire n’est jamais calculé à l’avance, dit un diplomate africain. Ils ressemblent à un aveugle qui marche avec sa canne, ne voyant pas le ravin au bout du chemin. »

Aux hommes de main les petits coups bas contre l’opposition et la communauté internationale, au « raïs » les décisions qui portent sur l’avenir immédiat d’un pays grand comme l’Europe de l’Ouest, fragilisé par des conflits internes permanents et convoité pour ses ressources minières. En l’absence d’une alternative politique crédible ou d’un dirigeant plus respecté, ils maintiennent au pouvoir celui qui les a faits.

Rompu aux méthodes clandestines depuis la lutte de son père contre Mobutu Sese Seko et son exil en Tanzanie, le président surveille ses obligés. Leur impopularité est compensée par des avantages financiers et l’assurance d’une protection. Comme n’importe quel habitant de Kinshasa, ils vivent au jour le jour, mais avec une extravagance qui leur fait oublier qu’ils peuvent finir assassinés, lynchés ou jugés. « Ils ont pris goût au style de vie qu’offre le pouvoir, dit un diplomate européen. Mais ils ne savent pas où ils seront dans cinq ans. »

Traque des opposants


Ils ont en vu d’autres. La plupart, originaires de l’est de la RDC, se sont connus durant la guerre menée par Laurent-Désiré Kabila contre ses ex-alliés ougandais et rwandais à partir de 1998. Ils y ont aussi croisé Joseph Kabila, nommé chef d’état-major par son père à la place de son mentor rwandais, James Kabarebe. Vingt ans plus tard, le président vit toujours dans une atmosphère de paranoïa où, comme pendant la guerre, le pouvoir comme la vie peuvent lui échapper en un instant.

Un tel héritage mène à travailler avec des hommes en armes. Plus que les ministres de l’intérieur et de la défense, le patron de l’Agence nationale de renseignement, Kalev Mutond, peut ainsi « faire et défaire n’importe quelle histoire », re- connaissent des conseillers du président. Loin d’être un personnage de l’ombre, ce natif du Katanga, la province d’origine de la famille Kabila, se révèle omniprésent. Les rencontres et les négociations politiques se déroulent même parfois sous sa houlette.

A Kinshasa, le swahili est resté la langue des affaires de la cour de Kabila depuis l’ère d’Augustin Katumba Mwanke. Banquier en Afrique du Sud, gouverneur du Katanga sous Laurent-Désiré Kabila puis directeur du cabinet de son fils, il fut, jusqu’à sa mort dans un accident d’avion en 2012, le plus influent conseiller de Joseph Kabila et l’homme des contrats miniers. « Dans les années 2000, raconte Barnabé Kikaya, actuel conseiller diplomatique de Joseph Kabila, nous étions un groupe restreint de cinq, six personnes, mené par Katumba Mwanke. Puis il y a eu un renouvellement des conseillers de confiance. On est passé des affaires au droit comme compétence prioritaire du premier cercle du président. »

Mais certaines affaires continuent et alimentent une diplomatie économique fondée sur des commissions personnelles. « Si Katumba Mwanke a un héritier, c’est bien moi ! », plastronne Moïse Ekanga dans ses bureaux de Kinshasa, au bord du fleuve Congo. Ce pasteur de l’Eglise du Sang précieux est surtout le patron du conglomérat minier Sicomines. En 2008, il a été chargé du partenariat sino-congolais, qui possède le monopole de la construction d’infrastructures. Et ce en harmonie avec l’autre homme fort des affaires de Joseph Kabila, Albert Yuma, patron des patrons congolais, également à la tête de la société minière Gécamines.

Verrouillée par un système qui réprime la moindre manifestation publique et traque les opposants qu’il n’a pas réussi à « acheter », la scène politique intérieure est un champ de bataille au-dessus duquel plane Joseph Kabila. Une partie du noyautage de l’opposition a pris forme au cours des derniers jours de l’année 2016, dans un appartement luxueux du complexe immobilier Utexafrica, dans le centre de Kinshasa. Alors que les évêques congolais s’épuisaient à obtenir un accord prévoyant des élections en 2017, le régime et l’opposition discutaient des postes et des contreparties sur la terrasse, sous le regard du président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku, également secrétaire général de la majorité présidentielle.

«Les débauchages de membres de l’opposition se font par l’argent, car beaucoup ne se contentent pas de leur salaire d’élus », précise un député. Les gouverneurs de province, maintenus à leur poste malgré l’expiration de leur mandat – à l’instar des députés et des sénateurs –, sont acquis au régime, tout comme une partie des chefs coutumiers, auprès desquels Kabila dépêche des émissaires. « Tout le monde est achetable », admet l’un des leaders traditionnels du Kasaï (centre).

Kabila l’enfant de la guerre a pris goût à l’argent, qui, avec les armes, le renseignement et la manipulation du droit, renforce un pouvoir dont il ne voulait pas à ses débuts et qu’il ne semble plus vouloir quitter. En théorie, un an sépare la RDC de l’investiture de son prochain président. Entre- temps, la course à la succession est ouverte au sein de la cour, qui n’a pas fini de s’interroger sur les intentions de son chef. Reportée de nombreuses fois, l’élection présidentielle doit se tenir le 23 décembre 2018

Joseph Kabila
Devenu président de la République démocratique du Congo en 2001 – après l’assassinat de son père –, Joseph Kabila, 46 ans, s’est maintenu au pouvoir alors que son dernier mandat a échu en décembre 2016. On lui prête une fortune dont une partie serait à l’abri en Afrique du Sud ou dans des paradis fiscaux, par le biais de prête-noms.


24/12/2017

Le gendarme de la concurrence se fâche

Guerre économique 


Quand Isabelle de Silva se fâche, cela peut coûter cher. La présidente de l’Autorité de la concurrence n’aime pas qu’on se moque de ses services. Brenntag, un des poids lourds de l’économie allemande, vient de l’apprendre à ses dépens. Ce vénérable distributeur de produits chimiques a été condamné, jeudi 21 décembre, à une amende de 30 millions d’euros pour obstruction à l’enquête entamée par le gendarme de la concurrence. C’est la première fois que l’Autorité prend une sanction de ce type.

Trop, c’est trop, ont estimé les juristes français. Pendant des années, Brenntag a tout fait pour entraver leur enquête. Un comportement « particulièrement grave ». D’où cette sanction inédite. Son montant a été calculé en fonction du chiffre d’affaires non de la filiale française concernée par les faits, mais de l’ensemble du groupe, de façon à « assurer un effet dissuasif ».

Entre Brenntag et les limiers français, les relations sont tendues depuis des années. Tout commence en 2001, lorsque Pierre Gaches, le patron d’un petit concurrent de Brenntag, saisit les pouvoirs publics. Depuis qu’il a refusé de vendre sa PME au champion allemand, celui-ci lui mène une « guerre tous azimuts », accuse le Toulousain. Pêle- mêle, il dénonce des « prix discriminatoires et prédateurs », des « pressions sur les fournisseurs » afin qu’ils cessent toute relation avec sa société, et une « entente » entre distributeurs à l’initiative de Brenntag.

Les investigations sur une entente aboutissent en 2013 à une première condamnation de Brenntag, lourde et immédiatement contestée – la Cour de cassation doit encore statuer sur le sujet. L’Autorité enquête en parallèle sur les aides accordées par Brenntag à certains clients. Mais elle se heurte au groupe d’Essen, qui traîne des pieds. Il transmet des informations « incomplètes », « imprécises », parfois avec un ou deux ans de retard, rapporte l’Autorité. Il conteste la nécessité des demandes qui lui sont adressées. Puis il refuse de communiquer certains éléments décisifs : chiffres, factures, etc., en arguant que ces documents sont « indisponibles » ou que les fournir demanderait « un travail excessif ». Brenntag va jusqu’à déposer un recours en excès de pouvoir contre une demande d’informations de l’Autorité, puis à saisir le conseil constitutionnel.

Cette défense a été efficace : « L’ampleur des rétentions d’informations par Brenntag a interdit aux services d’instruction d’appréhender le fonctionnement du marché», reconnaît l’Autorité, incapable en l’état de rendre une décision, par exemple pour prix prédateurs. Elle ne désespère pas d’y arriver un jour. En attendant, elle a choisi de punir le géant allemand pour obstruction. Celui-ci ne rend pas les armes pour autant : « Toutes les obligations légales ont été remplies », a affirmé jeudi sa direction.


23/12/2017

Fuites sur l’espionnage en Russie

Finlande

Plusieurs enquêtes ont été ouvertes après les révélations sur le renseignement

Habituellement, ce sont les tentatives d’espion- nage menées par leur voisin russe à leur égard que les Finlandais ont coutume de découvrir dans leurs journaux. Mais samedi 16 décembre, surprise : le quotidien Helsingin Sanomat publie un article dans lequel il décrit comment le centre de recherche du renseignement des forces armées finlandaises, situé à Tikkakoski, dans le centre du pays, surveille « étroitement les mouvements des forces russes » dans la région de Saint-Pétersbourg.
Le scandale est immédiat, d’autant que les informations, pré- cise le journal, sont tirées de docu- ments classifiés. Ils sont vieux de dix ans, mais leur divulgation pourrait « entraîner de graves con- séquences », s’insurge le président Sauli Niinistö. Au courant de la fuite depuis quelques jours, le mi- nistre de la défense, Jussi Niinistö, annonce qu’une enquête a été lan- cée pour identifier la source.

Furibond, le chef des renseigne- ments des forces armées, Harri Ohra-aho, ose la comparaison avec Soldats inconnus, de l’écrivain Väinö Linna. Ce roman, qui ra- conte la vie de soldats pendant la seconde guerre mondiale, a fait l’objet d’une troisième adaptation au cinéma, sortie fin octobre, qui a déjà été vue par près d’un million de Finlandais. «L’irresponsabilité de l’article », affirme-t-il, a le même effet que «si un soldat criait à ses ennemis de prendre garde, car le sergent Antti Rokkas [le héros] et sa puissance de feu sont là et qu’ils sont accompagnés d’un éclaireur ».

Le rédacteur en chef du Helsingin Sanomat, Esa Mäkinen, défend pour sa part le droit d’informer, alors que la Finlande prépare une réforme du renseignement militaire qui pourrait, selon lui, limiter les libertés individuelles.

Habitués à se trouver en position d’accusés, les Russes n’ont pas tardé à réagir. «Nous ne pouvons bien sûr pas fermer les yeux quand un autre pays rassemble des informations sur notre armée », a déclaré Iouri Chvytkine, le vice-président de la commission de la défense à la Douma.

« Malin plaisir »

Visiblement excédé, Sauli Niinistö a tenté de calmer le jeu, lundi, constatant que « ce genre de choses s’est aussi produit dans le sens inverse ». Selon le président finlandais, l’affaire « ne devrait pas causer trop de dommages » aux relations avec Moscou, même s’il reconnaît que les médias russes semblent tirer « un malin plaisir » à en rapporter les détails.

Le scandale, cependant, a pris une nouvelle tournure dans la journée de lundi, quand la police finlandaise a annoncé qu’elle ouvrait une enquête préliminaire pour « divulgation d’informations sur la sécurité » nationale et que le quotidien a révélé que le domicile d’une de ses journalistes avait fait l’objet d’une perquisition dimanche, dans d’étranges circonstances. Appelés pour un début d’incendie, les pompiers ont découvert que le feu provenait de l’ordinateur de la reporter, qu’elle avait tenté de détruire à coups de marteau. Le Helsingin Sanomat a précisé que le disque dur ne contenait aucune information sur l’enquête.

Comme en écho à l’affaire agitant la Finlande, un tribunal de Moscou a annoncé, mardi 19 décembre, le placement en détention d’un Norvégien soupçonné lui aussi d’espionnage. L’homme serait un retraité qui avait travaillé dans le passé pour une agence gouvernementale norvégienne chargée de veiller au respect de l’accord frontalier entre la Norvège et la Russie. Selon les médias russes, il a été arrêté à Moscou lors d’une opération spéciale des services de sécurité, au moment où il recevait des documents secrets concernant la flotte nationale.

20/12/2017

Les intermédiaires d’Airbus réclament leur pognon


Bataille feutrée entre Airbus et ses intermédiaires

En 2014, pour s’assurer que les pratiques commerciales de la société étaient conformes aux règles anticorruption de l’OCDE, l’avionneur a arrêté de rémunérer une centaine d’intermédiaires. Vingt-cinq d’entre eux poursuivent à présent Airbus en justice. Deux d’entre eux viennent de gagner leur procès.

Au siège d’Airbus, à Toulouse, il est une bataille que l’état-major de l’entreprise – déjà déstabilisée par une lourde crise de gouvernance et plusieurs enquêtes anticorruption – souhaite mener le plus discrètement possible : celle qui l’oppose à ses « business partners», c’est-à-dire ses intermédiaires commerciaux.

Beaucoup de groupes internationaux ont recours à ce type d’agents qui les aident, par le truchement de solides réseaux locaux, à décrocher des marchés civils et militaires à l’étranger. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) n’y trouve rien à redire, à condition que le travail de ces négociateurs, leur contrat et leur rémunération soient traçables et ne donnent pas lieu à la distribution de pots-de-vin.

Aujourd’hui, rien ne va plus entre l’avionneur et ses « partenaires ». En septembre 2014, alors qu’un audit interne est lancé depuis plusieurs mois pour s’assurer que les pratiques commerciales de la société sont conformes aux règles anticorruption de l’OCDE, Harald Wilhelm, le directeur financier d’Airbus, arrête de rémunérer une centaine d’intermédiaires, soit la quasi-totalité des agents. Perte de confiance ? Doutes sur les méthodes employées ? Volonté de se couvrir ? En tout cas, c’est une dette «de centaines de millions d’euros » qui est désormais en jeu, estime une source interne.

La contre-attaque ne s’est pas fait attendre. Selon les informations, vingt-cinq de ces correspondants poursuivent actuellement Airbus en justice. La première victoire de l’un d’entre eux, le 23 novembre auprès de la cour d’appel de Toulouse – une information révélée en partie par Le Canard enchaîné du 6 décembre –, devrait encourager les indécis à franchir le pas judiciaire.

La décision rendue par la 3e chambre de la cour d’appel. Le «business partner » qui a remporté son procès s’appelle Mohammad Porkar, un Azéri originaire de Tabriz (Iran), intimement lié à la nomen klatura iranienne. Airbus travaillait depuis quatre ans avec sa société Orient Bridge Ltd, enregistrée aux Emirats arabes unis et dont la maison mère, Mosaferat GmbH est, elle, immatriculée dans le canton suisse de Schwyz.

L’homme d’affaires s’est fait connaître dans les années 1990, quand il détenait l’exclusivité de l’importation du caviar iranien en Europe. Il a aussi dirigé trois sociétés (Natresource Ltd, Com- moditex Ltd et Hortash International Ltd) enregistrées aux îles Vierges britanniques. Parmi ses associés, une certaine Shahpari Azam Zanganeh, l’une des ex- épouses du milliardaire saoudien et marchand d’armes Adnan Khashoggi, mort en juin 2017.

M. Porkar a contribué à l’achat, fin 2014, par le ministère des télécommunications de la République d’Azerbaïdjan, de plusieurs satellites fabriqués par Airbus Defence and Space, pour un montant global de 157 millions d’euros. Mais quand le négociateur a réclamé au conglomérat européen les 3 % de commissions prévus dans son contrat d’assistance, sa facture du 4 mars 2016, établie finalement à 3,36 millions d’euros – payable à 45 jours –, est restée impayée.

Intérêts de retard

Les arguments d’Airbus –urgence de paiement non démontrée, rapports d’activité incomplets qui ne permettraient pas de juger des services rendus par le consultant, etc. – n’ont pas convaincu le tribunal de Haute-Garonne, qui a condamné l’avionneur à honorer ses engagements initiaux avec des intérêts de retard, d’un montant de 530 000 euros.

Interrogé par Le Monde, Airbus reconnaît également avoir perdu un deuxième procès, mais refuse de communiquer le nom du plaignant, qui aurait obtenu gain de cause. Paradoxalement, l’entreprise dit se féliciter de ces deux condamnations : « La justice ne valide pas seulement le montant de la facture présentée par l’agent commercial, mais aussi la manière dont le travail a été réalisé. »

On comprend le raisonnement sous-jacent : après ces décisions judiciaires qui exigent d’Airbus qu’il paie ses intermédiaires, comment des juges pourraient- ils par la suite enquêter sur de possibles soupçons de corruption liés aux contrats arbitrés ? « Cet argument ne tient pas la route, explique un avocat. Les jugements rendus sont du ressort du droit commercial, donc du droit civil. La cour d’appel de Toulouse n’a évidemment pas enquêté sur la manière dont les transactions commerciales ont été menées, elle a juste vérifié les termes d’un contrat. La corruption est du ressort du pénal. »

Sur la liste des intermédiaires ayant décidé de demander un arbitrage judiciaire figure aussi le Turc Mustafa Neçdet Ersoy, un chef d’entreprise bien en vue à Istanbul, à la tête du conglomérat Gensis AS, spécialisé dans le marketing, le commerce et la construction. Un gros poisson. M. Ersoy s’est adressé à deux tribunaux, l’un à Genève, l’autre à Istanbul. Ce « business partner », lui aussi remercié brutalement, a facilité pendant des années de nombreuses ventes d’avions civils d’Airbus à Turkish Airlines, dont les commandes se sont arrêtées en 2015. Le groupe européen lui devrait près de 80 mil- lions d’euros de commissions non honorées.

Question de sécurité

Les sommes dues aux intermédiaires auraient été provisionnées par l’entreprise. Rien d’insurmontable pour le groupe. En revanche, « ces différends compromettent l’avenir commercial de l’entreprise, estime un cadre basé à Toulouse. Comment voulez-vous travailler dans des pays difficiles sans appui local ? Boeing, lui, continue à le faire... ». Certains des intermédiaires congédiés sont d’ailleurs passés à la concurrence. C’est le cas de Mohammad Porkar, qui travaille désormais pour un autre industriel de la défense.

Se pose également la question de la sécurité. Le Monde a eu connaissance d’un courriel envoyé le 1er juillet 2017 par le directeur de la sécurité d’Airbus et le directeur de la stratégie et de l’international à plusieurs responsables régionaux du groupe en Amérique latine, en Asie et en Afrique. Le message vise à alerter de possibles « menaces directes à l’encontre des employés et des structures » implantés dans des pays où les intermédiaires ont été remerciés. Le courriel va jusqu’à évoquer l’hypothèse « de séquestrations ou de saisie de biens ». La bataille ne fait que commencer

19/12/2017

Le salaire des PDG


Comment en est-on arrivé à des salaires aussi indécents? 

Un ex-président d’une des plus grandes société américaines de gestion d’actifs et un professeur de finance et de comptabilité ont mis au jour les mécanismes compliqués et opaques qui conduisent à accorder des salaires abusifs à des PDG qui ne les méritent pas toujours. Plongée en apnée dans des notions que même des actionnaires avertis ne comprennent pas toujours... 

Chaque année, la plupart des sociétés anonymes publient des rapports présentant les salaires de leurs dirigeants. On y explique la méthode de calcul pour arriver à ces salaires. Ces rapports sont envoyés aux actionnaires, ceux-là même qui votent les rémunérations, des votes qui sont consultatifs ou contraignants, selon le pays où la société est établie. Dans plus de 95% des cas, les actionnaires approuvent sans réserve les recommandations. Nos recherches montrent toutefois qu’ils devraient se poser davantage de questions. Souvent en effet, les comités de rémunération utilisent des équations aussi complexes qu’hermétiques pour adapter les chiffres des performances de l’entreprise. Et ce, pour diverses raisons. Parfois, c’est simplement pour privilégier les résultats des activités stratégiques de l’entreprise. Mais quelle que soit la raison, cela débouche trop souvent sur des montants excessifs, calculés à partir de variables hors standards, de manière à rationaliser les rémunérations les plus généreuses. Le comité de rémunération devrait justifier ses décisions plus clairement, et les actionnaires, eux, devraient adopter des normes et des pratiques, tant sur les rémunérations que pour leur rapport. 

Une démarche essentielle aujourd’hui, car le public s’intéresse de plus en plus aux salaires des PDG, en constante hausse alors que ceux des travailleurs diminuent, de même que les actionnaires commencent à insister pour que chaque augmentation soit justifiée par une meilleure performance de gestion. Un salaire bien trop généreux. Dans leurs rapports, les comités de rémunération définissent les critères utilisés pour l’attribution des primes annuelles et des avantages à plus long terme (stock-options), deux composantes essentielles de la rémunération d’un dirigeant. Mais même dans les entreprises les plus pointilleuses, ces critères sont rarement détaillés. 

Prenons l’exemple de ce rapport de 2015 d’une entreprise figurant dans le classement Fortune 500 . Sur 15 pages, il décrit chaque composante des 24 millions de dollars de salaire que le CEO a perçu cette année-là, avec les critères qui s’y attachent. Mais comme dans quasiment tous les rapports, il n’y a pas assez de données pour que le lecteur puisse décider si ce package salarial est mérité ou non. Il faut une analyse plus approfondie. Que nous avons faite:

1. Prime annuelle. Le comité a lié 40% de cette prime à un objectif de bénéfice et 20% à un objectif de portefeuille de produits. Le rapport donne des chiffres précis de ces objectifs qui représentent à eux deux 60% de la prime. Mais comprendre le critère pour les 40% restants s’avère bien plus compliqué. Ce critère, c’est le bénéfice par action (BPA) hors principes comptables généralement reconnus (PCGR). Les entreprises utilisent souvent cette donnée car, selon elles, les PCGR – la comptabilité normale, en quelque sorte – n’offrent pas une image fidèle des performances de la société. Voyons ça d’un peu plus près... 

Le rapport du comité de rémunération indique que l’objectif du CEO pour 2015 consistait en un BPA hors PCGR de 3,40 dollars par action. Après avoir énoncé les dépenses PCGR exclues pour arriver à ce résultat, le rapport affirme que le BPA hors PCGR est de 3,59 dollars pour 2015, ramené à 3,56 pour pallier les effets de change. Donc, le CEO aurait dépassé son objectif de 0,16dollar par action... Ce que le rapport ne précise pas, c’est l’écart énorme entre le bénéfice PCGR et hors PCGR. Une note de bas de page renvoie le lecteur au rapport annuel de l’entreprise... dans lequel on peut lire que la différence tourne autour de 7,5 milliards de dollars, soit une différence de plus de 100% par rapport aux bénéfices PCGR pour 2015. En clair, cela signifie que les bénéfices «classiques» de l’entreprise (en vertu des PCGR) ne sont que de 1,56 dollar par action, contre 3,56 dollars, hors PCGR. Pourquoi une telle différence? Selon le rapport, à cause de suppressions des charges d’acquisition et de désinvestissement effectuées en 2015 et les années précédentes. Avec cette méthode, il n’y a aucun moyen d’établir si les frais considérables de ces transactions ont été compensés par des bénéfices. De plus, les bénéfices hors PCGR – qui justifient, rappelons-le, le bonus du CEO – excluent 680 millions de dollars dépensés pour régler un litige... né lorsque le CEO était encore conseiller juridique de l’entreprise! Rien n’est dit, dans le rapport, sur les responsabilités et sur le fait que cette dépense énorme est la conséquence d’une décision du CEO... 

2. Incitants à long terme (actions et stock-options). Selon le rapport du comité de rémunération, la première moitié de ces primes est basée sur le «flux de trésorerie d’exploitation ajusté». Un terme qui n’est pas expliqué dans la circulaire d’information. Il faut encore aller pêcher dans une annexe du rapport d’entreprise pour en trouver la définition: «Le flux de trésorerie d’exploitation ajusté désigne le revenu de l’entreprise après impôt et hors PCGR (attribuable à l’entreprise), déduction faite de la variation du capital d’exploitation (...) et majoré de la dépréciation hors PCGR et l’amortissement pour chaque année civile composant la période d’attribution.» Nulle part, nous n’avons trouvé de chiffres sur ce flux de trésorerie d’exploitation ajusté. Il est donc quasiment impossible pour les actionnaires de comprendre les implications d’une définition aussi complexe. 

La deuxième moitié de ces incitants à long terme est liée au rendement total pour les actionnaires (TSR, total shareholder return) sur les trois années précédentes. Le TSR est la différence du cours de l’action (gain ou perte), majorée des dividendes. Le rapport de l’entreprise étudiée compare son TSR à ceux de 11 autres grandes sociétés internationales semblables. Cette comparaison montre que le TSR de l’entreprise est de 10,6% pour 2015, un chiffre inférieur à neuf sociétés du groupe de référence (dont le TSR oscille entre 12,4 et 32,2 %). Et bien que le TSR de l’entreprise ne figure qu’à la 10e place sur 12, le comité de rémunération a quand même accordé à son CEO 80% de la prime prévue! 

L’explication? 

Un petit graphique du rapport la donne en indiquant que 80% de la prime sera accordée si le TSR arrive en 10e , 11e ou 12e position au classement... Un investisseur raisonnable est donc en droit de s’interroger: pourquoi le PDG perçoit-il une telle prime malgré des résultats si médiocres? Lui attribuer 80% de sa prime pour un TSR aussi faible semble difficilement justifiable. Quelle rémunération raisonnable serait donc justifiable? Un modèle décrit en 2008 dans le Journal of Financial Economics (The Power of the Pen and Executive Compensation) représente le moyen théoriquement le plus fiable de calculer la rémunération adéquate d’un PDG. Il repose essentiellement sur le TSR, les revenus et les bénéfices PCGR, la durée du mandat du PDG et le rapport entre la valeur comptable et la valeur commerciale de l’entreprise. Selon ce modèle, le CEO de l’entreprise étudiée aurait dû recevoir une rémunération totale d’environ 12 millions de dollars, soit la moitié de ce qu’il a perçu. L’entreprise prise comme exemple n’est pas la seule à gonfler de la sorte les bénéfices PCGR. 

En 2015, 36 entreprises du classement S&P 500 ont annoncé que leurs bénéfices ajustés étaient plus de 100% supérieurs à leurs revenus PCGR alors que 57 ont déclaré que ces bénéfices dépassaient de 50 à 100% leurs revenus. Bref, pas moins de deux tiers des entreprises du classement ont fait état de
bénéfices ajustés au-delà de leurs revenus PCGR en 2015. Et la plupart des comités de rémunération ont exploité les chiffres hors PCGR pour fixer la rémunération de leur PDG. Et les benéfices et le flux de trésorerie d’exploitation ajusté ont défini au moins 40% des primes annuelles ou bonus à long terme. Certes, les raisons d’un ajustement des chiffres PCGR partent souvent d’une bonne intention. Mais la plupart du temps, les comités de rémunération excluent de manière trop rapide ou pas objective certains facteurs. 

Les facteurs à prendre en considération 

Les événements extérieurs. Le comité de rémunération exclut généralement les postes afférents aux événements échappant au contrôle de la direction. C’est souvent justifié, comme dans le cas du taux de change: il faut pouvoir comparer deux années sur base d’une devise constante. Mais pour rester crédible, il faut que le comité reste logique avec lui-même. Par exemple, dans le secteur énergétique, la plupart des comités ont rejeté les pertes dues à la chute des prix du pétrole en 2015... mais les années précédentes, rares sont ceux qui ont exclu les gros bénéfices dûs à la hausse de ces mêmes prix ! Les dépenses extraordinaires. Les comités de rémunération excluent généralement les pertes ponctuelles liées aux événements extraordinaires, comme des frais de restructuration après un rachat. Ils laissent de côté également les pertes associées à une mauvaise gestion ou aux erreurs de comportement des dirigeants, dont les fermetures d’usine pour des raisons de sécurité ou les poursuites liées aux fausses déclarations. En effet, la direction jouit d’un pouvoir considérable lorsqu’il s’agit de désigner les dépenses extraordinaires. La plupart de ces dépenses sont des pertes... et elles ne sont pas rares. 

Les taxes et intérêts. 

Certains comités excluent les intérêts et taxes lors du calcul des revenus hors PCGR. La raison principale est que ces éléments ne représentent pas des frais d’exploitation. Pourtant, les emprunts sont, pour la plupart, destinés à financer des infrastructures et du matériel nécessaires à la production des biens et services. De plus, la gestion de ces financements et des taxes fait partie du job du directeur financier et des autres dirigeants. 

Les charges calculées. 

Les comités de rémunération ne tiennent parfois pas compte de la dépréciation et des amortissements parce qu’il ne s’agit pas de charges d’exploitation. Un argument bancal, car l’usure normale des infrastructures et du matériel influencent bien le bénéfice d’exploitation annuel. Un autre argument consiste à dire qu’il s’agit de soustractions calculées. Mais la plupart de ces charges calculées représentent pourtant l’investissement futur réel requis pour rénover ou remplacer le matériel. 

Les actions et options. 

Selon nous, les actions ou les options réservées sont les exclusions les plus problématiques. La société LinkedIn offre un bon exemple. Selon un communiqué de LinkedIn, la société engrange des revenus ajustés à hauteur de 950 millions de dollars pour 2015. Mais un tableau publié en annexe du communiqué révèle que si l’on ne tenait compte que des revenus PCGR, la société serait en perte nette de 240 millions de dollars. La différence réside dans l’exclusion de 630 millions de dollars en frais PCGR pour les stock-options et les actions spéciales attribuées aux hauts dirigeants de l’entreprise. D’où la question: est-il légitime pour des comités de rémunération d’utiliser un tel critère
pour fixer le salaire d’un PDG, si ce critère exclut les primes gigantesques qui lui sont allouées? En l’absence de définitions précises des mesures hors PCGR, la plupart des actionnaires sont incapables de comprendre les montants impliqués dans les ajustements PCGR. Les rapports décrivent généralement leurs manipulations en termes généraux, ne chiffrent pas les différences entre les valeurs PCGR et hors PCGR, et renvoient le lecteur à un rapport annuel long, complexe, voire indigeste. 

Le rendement total pour les actionnaires (TSR) 

Les salaires extrêmement généreux concédés par les sociétés du classement Fortune 500 malgré un return plutôt médiocre pour les actionnaires ne sont pas des cas isolés. Bien sûr, les PDG qui peuvent montrer un bon TSR sont habituellement mieux payés, mais sur le long terme, les différences de rémunération sont biaisées: si les PDG obtiennent des primes considérables lorsqu’ils sont au dessus de la moyenne, les conséquences demeurent limitées en cas de mauvais résultats...

Le problème réside essentiellement dans le groupe de référence. Généralement, le comité de rémunération compare le TSR de son entreprise à celui des compagnies similaires sur les trois années précédentes. Il tient compte également du package salarial de ses hauts dirigeants et de celui des autres sociétés du groupe de base. Pour une comparaison équitable, il faudrait que les revenus et la capitalisation boursière soient similaires dans le groupe de référence et que les entreprises comparées appartiennent au même secteur. Malheureusement, les groupes de référence incluent souvent des entreprises bien plus grandes, afin d’élargir la comparaison des rémunérations. Prenons l’exemple d’une société spécialisée dans le matériel de bureau. Cette dernière a déclaré des revenus à hauteur de 13 milliards de dollars en 2015 et une capitalisation boursière de 2,6 milliards à la fin de cette année. Mais les 20 sociétés composant son groupe de référence présentaient une capitalisation supérieure, et huit d’entre elles dépassaient même les 10 milliards de dollars. Treize ont déclaré des revenus supérieurs. Plusieurs entreprises du groupe de référence n’opéraient même pas dans ce secteur. Pour rester neutre en ce qui concerne la composition des groupes, chaque comité chargé de la rémunération se doit de sélectionner des entreprises de référence avant le début de la période d’évaluation du GTA, et non plus à son terme, comme c’est généralement le cas. 

Ce faisant, le comité ne peut connaître le GTA ou le salaire du PDG de ces entreprises. Par ailleurs, la Securities and Exchange Commission, à savoir l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers, doit imposer au comité la publication dans son rapport de la capitalisation boursière, des revenus et du secteur d’activité de toutes les entreprises du groupe de référence. Certes, la SEC a tenté de mettre en exergue le lien entre le salaire du PDG et le GTA. En 2015, elle a proposé que le rapport du comité chargé de la rémunération comporte un graphique représentant le GTA de l’entreprise sur cinq ans et la rémunération du PDG pour chaque année. Cet outil s’avérerait utile étant donné qu’il prolonge la période de mesure traditionnelle de trois à cinq ans, bien que seules les performances de l’entreprise soient visibles. Nous pensons donc que le rapport doit aussi contenir un tableau reprenant le GTA annuel de la société et des sociétés de référence sur les cinq années dans un ordre décroissant. Cela permettrait au comité et aux actionnaires d’aligner les actions confiées au PDG sur le GTA relatif de l’entreprise. 

Plus de clarté dans les rapports! 

Etant donné que, dans la majorité des pays, c’est le vote des actionnaires qui décide de la rémunération des dirigeants, les rapports des comités de rémunération jouent un rôle essentiel dans l’amélioration de la relation entre la direction de l’entreprise et ses actionnaires. S’ils sont correctement rédigés, ces rapports pourraient aider les actionnaires à mieux assimiler les objectifs de l’entreprise et sa manière de mesurer sa réussite. D’une manière plus générale, des explications claires et précises du lien entre les divers composants et l’évaluation raisonnable des performances de l’entreprise aideraient les entreprises à répondre plus efficacement aux doutes émis par le public quant aux salaires abusifs de certains PDG.

17/12/2017

Une gestion archaïque pour recruter à l’étranger

Liste des métiers non adaptée, opacité administrative... L’OCDE relève les dysfonctionnements du système français


Au Nouvel An 2017, Omar Belarbi, 31 ans, l’avait annoncé sur son compte Facebook : « Je veux réaliser l’impossible. » L’année n’est pas encore terminée que le jeune homme a déménagé de Rabat à Paris et multiplié son salaire par trois. L’informaticien spécialiste des réseaux, qui travaillait chez Maroc Telecom, a été recruté par une grande banque française.

« Au départ, on m’a contacté sur Linkedin. Je n’y croyais pas du tout, mais comme je n’avais rien à perdre, j’ai répondu à l’annonce », explique le diplômé de l’Ecole marocaine des sciences de l’ingénieur, titulaire aussi d’un master de l’université de Metz passé au Maroc dans le cadre des partenariats de son école. « L’entreprise m’a appelé un lundi matin. J’ai eu un second entretien le mercredi, et le vendredi on m’annonçait que j’étais retenu et attendu au plus vite à Paris », raconte Omar, encore incrédule de ce grand virage dans sa vie ; lui qui regardait l’Amérique, la croyant plus accessible que la France.

Chaque année, la France délivre 28 000 visas pour motif économique. En 2016, cela a représenté 16 % des 230 000 premiers titres de séjour, car même dans un pays gangrené par le chômage, l’immigration économique vient couvrir les besoins des secteurs en tension, et permet d’attirer les talents. Un rapport commandé par la France aux experts de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), et rendu public lundi 20 novembre, montre que le pays pourrait mieux faire en la matière. Globalement, « des dispositifs existent bien pour faire venir des bras mais leur gestion reste trop souvent archaïque », résume Jean-Christophe Dumont, le responsable migration de l’OCDE.

Les 340 pages du long travail qu’il a supervisé montrent que « les réponses aux besoins en main-d’œuvre étrangère varient d’un département à l’autre ». Comme le droit des étrangers dépend du préfet, celui de faire venir des travailleurs dépend largement des directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte), qui agissent comme elles l’entendent en l’« absence d’instructions récentes de la part des ministères ».


Faire leurs preuves

Dans une économie de la connaissance et de la compétitivité, tous les pays ont leur dispositif pour attirer les cerveaux. En France, il démarre doucement, alors que la préoccupation existe depuis les années 2000. Au point que lorsque 13 % à 14 % des migrants sont hautement qualifiés au Royaume- Uni, ils ne sont que 6% dans l’Hexagone.
Comme le rappelle l’OCDE, il reste du chemin à faire avant que Paris devienne la capitale de l’intelligence qu’elle rêve d’être. Si le visa spécifique pour scientifiques et chercheurs, une des voies royales pour faire venir les « cerveaux », concerne près de la moitié des chercheurs et doctorants étrangers hors Union européenne résidant en France (soit 10 000 personnes), les autres dispositifs doivent encore faire leurs preuves.

Ainsi, « la France paye quasiment pour attirer les fondateurs de start-up. Mais il faudra voir si nous attirons les meilleurs et surtout s’ils restent », analyse M. Dumont, qui s’interroge aussi sur le profil des étudiants que la France fait venir. « Un tiers d’entre eux restent, ce qui est un taux élevé », rappelle l’expert. Le hic, c’est qu’«ils ne travaillent pas souvent dans les secteurs en tension ».

Omar, lui, est arrivé par le biais d’un dispositif destiné à attirer les talents. « Il m’a suffi d’envoyer mes papiers à une entreprise qui s’est chargée auprès du consulat d’obtenir un passeport-talent me donnant droit à un séjour de quatre ans en France », raconte l’ingénieur. S’il avait eu épouse et enfants, ils auraient pu venir aussi.

Née silyaunan, ces cartes de séjour, destinées à attirer des jeunes au profil d’Omar, ont pris le relais d’un dispositif qui a fait flop. Le nouveau système démarre suffisamment bien pour que la direction générale des étrangers en France se félicite que « plus de 10 000 titres de séjour ont été délivrés du 1er novembre 2016 au 30 juin 2017 ».

Titulaire d’un master français, Omar avait un sésame qui aurait pu lui permettre de venir travailler dans n’importe quel secteur, puisque le passeport-talent n’est pas soumis à la situation de l’emploi. Il se trouve qu’en plus, la gestion des réseaux informatiques est en tension au point que la moitié des projets d’embauche sont considérés comme difficiles à réaliser, faute d’ingénieurs disponibles.

Cette forte demande touche aussi des métiers nécessitant des formations moins poussées, comme la restauration, les services à la personne ou le bâtiment. Là en revanche, il n’y a pas de coupe-file comme le passeport-talent, mais une gestion assez désordonnée et très dissuasive pour les patrons en mal de salariés : « Tout d’abord, précise le rapport de l’OCDE, l’opacité du parcours administratif génère une grande incertitude quant à la décision finale et contribue à décourager les employeurs potentiels, surtout les petites et moyennes entreprises. » Ensuite, « l’obsolescence des listes de métiers dits “en tension”, pas mises à jour depuis leur création en 2008, rend leur usage inapproprié puisque seuls 15 % des métiers inscrits sur la liste seraient encore en tension sur l’ensemble du territoire en 2015 ».

Ainsi, les conducteurs de chantier sont toujours inscrits sur les listes des secteurs où il est possible de faire venir des étrangers, alors que la France n’a plus de problème de recrutement. Même chose pour les métiers de l’ameublement et du bois. A l’inverse, des métiers qui souffrent d’une pénurie plus récente n’y sont pas inscrits, tels les services à la personne.

Résultat, des pans entiers de l’économie qui ont du mal à trouver des bras se débrouillent autrement. Responsable immigration à la CGT Paris, Marilyne Poulain reçoit chaque semaine 70 dossiers de demande de régularisation par le travail de travailleurs sans-papiers. Comme le remarque l’OCDE, « en 2016, 6 400 étrangers ont été régularisés (par admission exceptionnelle au séjour) pour motif économique ». Ils étaient 5 000 les deux années précédentes, ce qui fait dire aux chercheurs que « la persistance de ces régularisations témoigne de besoins de main-d’œuvre non satisfaits ».

Des patrons font donc travailler des sans-papiers, souvent en profitant de leur statut pour limiter leurs droits, quitte à demander plus tard leur régularisation. « Des secteurs entiers auraient du mal à fonctionner sans cette main-d’œuvre », observe la syndicaliste, confortée par Jean-Christophe Dumont qui rappelle que « ces autorisations permettent de combler des postes perçus comme peu attractifs par les résidents dans des secteurs tels que la construction, l’hébergement-restauration ou le commerce, et pour lesquels les conditions de recrutement de la main-d’œuvre étrangère sont de facto limitées par les procédures administratives en vigueur ». 

« Boulots alimentaires »

Reste que le statut sous lequel un migrant entre en France conditionne un peu son statut social à venir : 40 % des migrants entrés pour motif économique sont cadres quand le déclassement est au contraire la règle générale chez ceux qui n’entrent pas en France de cette manière. Ainsi Omar recroise à Paris « des connaissances » qui ont eu moins de chance que lui et se traînent dans des « boulots alimentaires » en dépit de leur qualification. Car, même si 2 120 jeunes Marocains sont entrés en France dans un dispositif d’immigration choisie en 2016 – c’est la deuxième nationalité après les Américains (2 151), et avant les Tunisiens (1 282) et les Maliens (1108) –, la formule reste peu connue.
L’OCDE recommande d’ailleurs que la France lance des campagnes de communication sur le sujet comme elle l’a fait pour les étudiants étrangers, oubliant un peu que l’Afrique n’a pas vraiment be- soin de se vider de ses cerveaux.

16/12/2017

En Australie, l’espionnage chinois tourne a plein regime


Canberra veut lutter contre l’influence de Pékin sur ses élites


LE CONTEXTE  :CAMPAGNE  ANTI-PÉKIN 


Chine Nouvelle a mis en garde, le 8 décembre, Canberra : « Il est temps pour l’Australie de décider quel type de relations elle veut avec la Chine. » L’agence officielle a souligné le développement des relations depuis le rétablissement des liens diplomatiques il y a quarante-cinq ans : le montant du commerce bilatéral s’est élevé, en 2016, à plus de 100 milliards de dollars, quelque 200 000 Chinois étudient en Australie... Mais, dans le même temps, dénonce-t-elle, des personnalités et des médias alimentent le « ressentiment envers la Chine ».

Alors que les accusations d’ingérence russe dans la politique américaine font les titres de la presse internationale, aux antipodes, Canberra s’est finalement décidée à prendre des mesures contre les interférences étrangères. Depuis des années, la Chine profite des failles de la législation australienne, qui autorise notamment les donations internationales à ses partis politiques, pour approcher les élites du pays afin de servir ses intérêts stratégiques. En mai, le chef du renseignement, Duncan Lewis, avait prévenu le Parlement que l’ingérence étrangère atteignait un « niveau sans précédent ». 

Mardi 5 décembre, le gouvernement conservateur dirigé par Malcolm Turnbull a annoncé une série de propositions pour durcir son arsenal législatif. Très attendues, elles sont tombées en même temps que le sénateur Sam Dastyari. Surnommé « Shanghaï Sam », l’élu travailliste, qui a sombré dans une avalanche d’affaires illustrant jusqu’à la caricature les conséquences que pouvait avoir l’argent chinois sur la classe politique australienne, a annoncé sa démission le 12 décembre.

Le parlementaire a découvert les largesses dont pouvaient faire preuve des milliardaires chinois en rencontrant Huang Xiangmo, magnat de l’immobilier, installé à Sydney depuis 2011. L’homme, qualifié de « baleine » dans les cercles chargés de la collecte de fonds politiques, donnait sans compter aux grands partis du pays. Rien d’illégal. Mais, comme le révèlent des enquêtes de la chaîne de télévision ABC et du groupe médias Fairfax, Sam Dastyari, comme aveuglé par la générosité de ce proche de Pékin, a semblé oublier qu’il avait été élu pour défendre les valeurs et les intérêts de son pays.

« Préjugés » et « paranoïa »


Entre septembre 2016 et décembre 2017, les Australiens, médusés, apprennent pêle-mêle que le politicien est intervenu quatre fois auprès du ministère de l’immigration pour faire avancer la demande de naturalisation de M. Huang, qu’il aurait fait pression sur une responsable travailliste pour qu’elle renonce à rencontrer, à Hongkong, un militant prodémocratie mais aussi qu’il a tenu des propos faisant écho aux positions du Parti communiste chinois (PCC) sur le dossier ultrasensible des prétentions territoriales de Pékin en mer de Chine méridionale, contraires à celles de son pays. Cerise sur le gâteau, il a prévenu Huang Xiangmo que son téléphone avait probablement été mis sur écoute par les services de renseignement australiens.

La révélation de cette affaire suscite un tollé d’autant plus grand que, toujours selon les médias du pays, l’ASIO (le service de renseignements intérieur australien) s’intéresse effectivement au « tycoon » et à un autre milliardaire d’origine chinoise, Chau Chak Wing. Les deux promoteurs ont donné, en dix ans, 6,7 millions de dollars australiens (4,5 millions d’euros) aux trois grandes formations politiques du pays. Les services s’interrogent sur les liens opaques qu’ils entretiennent avec le PCC et mettent en garde, dès 2015, les responsables des partis concernés.

Parallèlement, les autorités australiennes soupçonnent Pékin de chercher à influer sur le processus de décision du pays en cooptant d’ex-responsables politiques qui bénéficient d’accès privilégiés au pouvoir. Ainsi, Huang Xiangmo a financé la création d’un Institut des relations Australie-Chine, dirigé par l’ancien ministre des affaires étrangères, Bob Carr. Quant à l’ex-ministre du commerce, Andrew Robb, il a été embauché comme consultant, pour le salaire annuel de 800 000 dollars australiens (plus de 510 000 euros), par Landbridge Group, une entreprise chinoise qui a fait parler d’elle en novembre 2015 quand elle a obtenu un bail de 99ans sur le port de Darwin.

Cet investissement dans une infrastructure stratégique avait suscité les critiques de Washington – dont l’Australie est un allié historique avec lequel elle collabore étroitement dans les domaines militaires et du renseignement – et provoqué une prise de conscience à Canberra, qui, jusque-là, raisonnait surtout en termes d’intérêts économiques. La Chine, qui a signé en 2015 un accord de libre-échange avec l’île- continent, est depuis des années son premier partenaire commercial. Elle achète plus d’un tiers de ses exportations et investit massivement dans un pays où elle envoie aussi par centaines des milliers d’étudiants et de touristes.

Mais alors que les révélations se sont multipliées ces derniers mois sur les interférences multiformes du PCC qui surveille aussi l’importante communauté chinoise installée « down under », les autorités australiennes « devaient faire quelque chose pour rappeler à la Chine que ce sont elles qui sont au pouvoir », estime Peter Jennings, directeur exécutif de l’Institut australien de stratégie politique.

Les nouvelles mesures annoncées par le gouvernement visent non seulement à interdire les donations étrangères mais également à étendre la définition d’espionnage et à obliger les anciens responsables politiques travaillant pour des entreprises étrangères à se déclarer. Néanmoins, le premier ministre s’est bien gardé de pointer un doigt accusateur vers la Chine. Une précaution vaine. Le régime a réagi avec virulence, dénonçant des accusations « totalement infondées », des « préjugés politiques » et une « paranoïa anti-chinoise ». Une réaction qui, selon Peter Jennings, montre que ces lois représentent une épine dans le pied de la stratégie pékinoise visant notamment à affaiblir la relation entre les Etats-Unis et leurs alliés traditionnels.

Dans le Livre blanc sur sa politique étrangère, publié fin novembre, Canberra a aussi mis en garde Washington contre son désengagement de la région indo-pacifique dans une période où « l’équilibre des forces est en train de changer ». « La prochaine décennie sera compliquée pour notre pays, car avec l’accroissement du pouvoir chinois, toute notre région du monde est en train de subir un changement sans précédent », indique le document.

15/12/2017

Quand la Chine espionne les Allemands sur LinkedIn

Espionnage chinois


Elle s’appelle Laeticia Chen. Sur sa photo, elle semble avoir une trentaine d’années, porte un tailleur sombre. Dessous, il est écrit qu’elle est manageuse au Centre chinois de politique et d’économie internationales, à Pékin, où elle s’occupe de «l’évaluation des projets». Si vous travaillez en Allemagne et que votre métier vous met en contact avec la Chine, peut- être avez-vous reçu un jour un e-mail vous invitant à la «rejoindre » sur LinkedIn, le célèbre réseau social professionnel ?

Si, en revanche, vous n’avez pas déjà été sollicité, sachez que cela n’arrivera pas. Laeticia Chen n’existe plus. D’ailleurs, elle n’a jamais existé. Son CV était faux. C’est la raison pour laquelle LinkedIn a supprimé son profil, ainsi que plusieurs autres du même type, lundi 11 décembre, vingt-quatre heures après que l’Office fédéral de protection de la Constitution (BFV), le service de renseignement intérieur allemand, eut révélé que la Chine utilisait le réseau social à des fins d’espionnage outre-Rhin. Bref, tous les services de renseignement l'utilisent.

« Il s’agit d’une vaste tentative d’infiltration de parlementaires, de ministères et d’agences gouvernementales», a déclaré Hans- Georg Maassen, le directeur du BFV. Après avoir enquêté pen- dant neuf mois, l’agence a indiqué, dimanche, que plus de 10000 personnes avaient été sollicitées, surtout sur LinkedIn mais aussi sur d’autres réseaux sociaux, sans préciser lesquels, par de prétendus consultants, chasseurs de têtes, universitaires ou responsables de think tanks chinois en quête de contacts en Allemagne. Et il ne s’agirait que d’une évaluation provisoire. « Il pourrait y avoir un grand nombre de personnes cibles et de faux profils qui n’ont pas encore été identifiés», a prévenu le BFV, qui, outre celui de Laeticia Chen, en a dévoilé une dizaine d’autres.

Une fois la connexion établie, les espions se cachant derrière ces faux profils avaient pour mission de collecter un maximum de renseignements sur leurs victimes. Certaines d’entre elles, jugées les plus intéressantes, auraient même été invitées à se rendre en Chine afin de participer à des rencontres avec des personnalités haut placées. L’occasion, pour le régime, de soigner ses relations avec des personnalités étrangères susceptibles de lui fournir des informations précieuses...

Pékin a qualifié de « totalement infondées » les accusations proférées par les services allemands de renseignement. « Nous espérons que les autorités compétentes en Allemagne parleront et se comporteront à l’avenir de façon plus responsable au lieu de porter atteinte à nos relations bilatérales», a déclaré, lundi, le porte- parole du ministère chinois des affaires étrangères, Lu Kang ...


13/12/2017

Un Léonard de Vinci dans les intrigues du Golfe


Un tableau à 450 millions d'euros


Après avoir servi d’arrière-plan à un roman à énigme, Da Vinci Code, l’œuvre de Léonard de Vinci est à l’origine d’un nouveau mystère, sur fond d’intrigues de palais dans le golfe Arabo-Persique: qui a acheté le Salvator Mundi (le «sauveur du monde»)? Cette toile attribuée au maître de la Renaissance, qui représente le Christ tenant une sphère de cristal dans sa main, est devenue à la mi-novembre la peinture la plus chère du monde. Lors d’une vente aux enchères chez Christie’s, à Londres, l’huile sur bois datée d’environ 1500 a atteint la somme mirobolante de 450 millions de dollars, écrasant le précédent record, détenu par Les Femmes d’Alger, de Picasso (179 millions de dollars). Une armada de limiers s’est alors précipitée sur la piste du richissime acquéreur, dont l’identité avait été tenue secrète.

La presse américaine a sorti un nom: Mohammed Ben Salman, dit « MBS », le prince héritier d’Arabie saoudite. S’appuyant sur une source ayant eu accès à un rapport des services de renseignement américain et une autre proche de la transaction, le New York Times et le Wall Street Journal ont affirmé que l’achat a été réalisé par un prince de second rang, Bader Ben Abdullah Ben
Mohammed Ben Farhan Al-Saud, en lien téléphonique avec Christie’s lors de la vente, mais agissant pour le compte de « MBS », dont il est proche.

Ces articles ont fait sourire. Le dauphin a fait de la réforme de la gouvernance saoudienne son port-étendard. C’est en son nom qu’il a imposé des mesures d’austérité, dont des coupes dans les subventions sur l’essence et l’électricité, et qu’il a lancé une purge anticorruption, ayant conduit à l’arrestation de deux cents dignitaires, accusés de détournement de fonds publics. Le numéro deux du
royaume s’affranchirait-il de la rigueur qu’il exige de ses sujets ? Affabulations, répond le gouvernement saoudien, qui a produit vendredi 8 décembre un document présentant le prince Bader comme un intermédiaire mandaté par le département de la culture et du tourisme d’Abou Dhabi. 

La branche du Louvre, ouverte début novembre dans la capitale des Emirats arabes unis, avait annoncé deux jours plus tôt que la peinture à un demi-milliard de dollars ornerait ses murs. Mais cette version ne convainc pas totalement. Interrogée par Reuters, la porte-parole de l’institution émirienne, tout en assurant que celle-ci a «acquis » le chef-d’œuvre, a refusé de confirmer qu’elle l’a « acheté ». Une nuance pas anodine. Selon le Wall Street Journal et le Financial Times, Salvator Mundi aurait bel et bien été payé par «MBS», par le biais du prince Bader, avant d’être offert à Abou Dhabi, dont le régent, Mohamed Ben Zayed, est le mentor du prince héritier saoudien. La thèse du « cadeau d’Etat à Etat » est avancée par les quotidiens économiques, pas totalement certains d’avoir le fin mot de l’histoire. Un imbroglio qui n’aurait pas déplu à Léonard de Vinci, l’homme du sfumato, ce style vaporeux, entremêlant ombre et lumière

12/12/2017

Prospère industrie de l’armement


BAE SYSTEMS


Le ciel du golfe Persique devient décidément bruyant et encombré. Au-delà du succès de leurs compagnies aériennes, ce sont les avions de combat qui désormais obscurcissent l’horizon. Le Qatar vient ainsi de confirmer la commande de 24 avions au britannique BAE Systems, associé à Airbus, pour un total de 6,7 milliards de dollars (5,7 milliards d’euros). Une paille pour cette petite enclave de 2,5 millions d’habitants, signataire, une semaine auparavant, d’un contrat de 12 Rafale supplémentaires auprès du français Dassault, qui lui avait déjà vendu 24 autres appareils en 2015. Un effort modeste comparé aux 72 chasseurs américains F-15 de Boeing également achetés cette année. A ce rythme, l’émirat devrait rapidement posséder sur son territoire plus d’avions de combat que la France (196). Rappelons que l’Arabie saoudite, avec ses 30 millions d’habitants, possède déjà plus de 400 avions militaires.

Voilà au moins des pays qui utilisent une bonne partie de leur fortune pour soutenir l’industrie occidentale de l’armement. Et elle les en remercie. 

En 2016, les cent premières firmes du secteur ont enregistré à elles seules près de 375 milliards de dollars de chiffre d’affaires, en hausse de 2 %, selon les résultats publiés par le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri). Depuis trente ans, l’institut publie chaque année des données complètes sur le commerce des armes dans le monde.

La première évidence est le poids considérable des Etats-Unis. Le pays place 7 entreprises dans les 10 premières, le trio de tête étant constitué de Lockheed Martin, suivi de Boeing et Raytheon. Au total, les américains représentent à eux seuls près de 60 % des ventes d’armes du top 100 mondial. Vient ensuite l’Europe, largement dominée par la Grande-Bretagne, grâce à BAE Systems, le seul à être présent significativement aussi aux Etats-Unis. La France est deux fois plus petite, plaçant une seule entreprise, Thales, dans le top 10, hormis l’européen Airbus. L’Allemagne connaît, elle, une forte croissance, de près de 7 %, grâce à ses ventes de chars.

L’inconnue chinoise

Avec retard sur l’industrie traditionnelle, le bouleversement qui se dessine concerne l’Asie. La Corée du Sud, absente des classements, refait son retard à grande allure. Elle a déjà dépassé l’Allemagne, également un Japon en fort déclin,et sa croissance dépasse les 20 %. Reste l’inconnue chinoise. C’est la grande absente du classement, car elle ne publie aucun chiffre. Les experts du Sipri estiment cependant qu’elle dispose, avec le constructeur aéronautique Avic et le spécialiste des systèmes terrestres Norinco, deux entreprises déjà dans le top 10 mondial.

La chaudière de l’armement fonctionne donc à pleins fourneaux pour alimenter les poudrières qui se constituent, essentiellement en Asie et au Moyen-Orient. Les industriels produisent désormais 40 % de plus qu’il y a quinze ans. Le désarmement mondial n’est pas pour demain.

11/12/2017

Geopolitique

Les liens entre Al-Qaida - Iran


La CIA a rendu publiques, début novembre, des archives inédites détaillant la relation trouble qu’entretenaient le régime iranien et le réseau djihadiste. Ces documents avaient été saisis, le 2 mai 2011, lors du raid américain sur le dernier refuge d’Oussama Ben Laden, au Pakistan.


CIA




Ce sont des fragments d’une histoire aussi longue que secrète, que la CIA a décidé de mettre en lumière : la relation trouble qu’entretiennent la République islamique d’Iran et les djihadistes d’Al-Qaida. Des centaines de milliers de documents, saisis lors du raid des Navy SEALs, le 2 mai 2011, à Abbottabad, au Pakistan, au cours duquel Oussama Ben Laden avait été tué, ont été déclassifiés le 1er novembre. Ils sont désor- mais accessibles sur le site Internet de la centrale américaine du renseignement. Alors que tout les sépare, qu’ils s’affrontent sur le terrain, l’Iran chiite et les extrémistes sunnites d’Al-Qaida ont-ils coopéré face à l’ennemi américain commun ? Et à quel point ?

Avec la déclassification de ces archives, l’objectif avoué de la CIA, et de son directeur, Mike Pompeo, est d’exposer ces liens entre Al-Qaida et l’Iran. « Ces relations existent bel et bien. L’Iran a coopéré et coopère encore avec Al-Qaida. Certaines connexions équivalent pour le moins à des pactes de non-agression », résumait Mike Pompeo lors d’une rencontre organisée, le 19 octobre, par la Fondation pour la défense des démocraties, un think tank qui a eu un accès privilégié à ces documents.

LE « FILS PRÉFÉRÉ » DE BEN LADEN


«A première vue, l’examen de ces documents n’altère pas l’image d’un mariage de convenance, qui s’interrompt parfois, lors d’accès d’acrimonie», écrivait pour sa part Ned Price, ex-porte-parole du Conseil de sécurité nationale sous l’administration Obama, dans une tribune parue, le 8 novembre, dans The Atlantic. Autrement dit, ces nouvelles archives n’apporteraient rien de nouveau par rapport aux précédentes. La remarque de Ned Price est une réponse à l’administration Trump qui accuse Barack Obama d’avoir tenu secrets ces documents dans l’objectif de ne pas compromettre l’accord sur le nucléaire iranien, et de ne pas embarrasser Téhéran lors de la négociation qui s’est tenue entre 2013 et 2015.

Parmi cette masse de documents déclassifiés, quelques pépites inédites sur les correspondances entre le chef d’Al-Qaida, ses subordonnés et des membres de sa famille. De nombreuses lettres et documents retra- cent le parcours d’Hamza Ben Laden, le «fils préféré» d’Oussama Ben Laden. Il y a ainsi la vidéo d’une cérémonie de mariage, en Iran, en 2007, de celui qui est devenu le second porte-parole officieux d’Al-Qaida après son patron, Ayman Al-Zawahiri. Ce sont les premières images à l’âge adulte du « prince héritier du djihad » que l’on découvre.


Un document de dix-neuf pages, en particulier, attire l’attention. Il s’agit d’un mémo adressé à la direction d’Al-Qaida par l’un de ses « commandants ». Celui-ci décrit l’arrivée en Iran des premières vagues de djihadistes fuyant l’Afghanistan, et les forces américaines lancées à leur poursuite à partir de l’hiver 2001-2002. Les combattants s’installent dans le pays avec facilité, au vu et au su des services de renseignement iraniens.

Selon le mémo, les Iraniens s’intéressent particulièrement aux « frères saoudiens » qu’ils hébergent et tentent en même temps de retourner. Les services «leur ont proposé de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin : de l’argent, des armes et une formation dans des camps du Hezbollah, à condition qu’ils attaquent des intérêts américains en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe». Si l’auteur pré- tend que les « frères » ont refusé ces avances, cet épisode est un élément à charge contre les services de renseignement iraniens. Plus surprenant, sachant que c’est la CIA qui déclassifie, ce mémo montre que, au moment où Téhéran tentait d’instrumentaliser les combattants d’Al-Qaida, Washington faisait la même chose avec les djihadistes du Sistan-et- Baloutchistan pour déstabiliser Téhéran. Cette province iranienne, située à la frontière avec le Pakistan et l’Afghanistan, peuplée de sunnites, est le berceau de groupes armés luttant contre la République islamique chiite.

«L’Amérique est prête à soutenir toute personne et tout groupe, même modeste, qui voudrait frapper le régime iranien. C’est ce qu’ils ont fait dans le Sistan-et-Baloutchistan, avec une organisation de frères baloutches, que nous connaissons bien, souligne l’auteur du mémo. Ils ne leur ont pas seulement proposé leur aide, ils les ont effectivement soute- nus. Ce sont pourtant des frères salafistes et djihadistes. » Et de conclure : « Ces deux agresseurs [Etats-Unis et Iran] sont, chacun, prêts à soutenir l’ennemi de leur adversaire. »

L’identité de ce rédacteur n’est pas révélée, mais, à la lecture de son rapport, on comprend qu’il est nord-africain : il sous-entend, par exemple, avoir quitté l’Algérie dans les années 1990 pour rejoindre l’Afghanistan. Il fait partie des premiers djihadistes pourchassés en Afghanistan qui se réfugient en Iran. C’est un poisson-pilote, envoyé par Al-Qaida au contact des Iraniens. Il « travaille » alors avec une figure bien connue des djihadistes, le Mauritanien Abou Hafs Al-Mauritani, qui l’a précédé. C’est, écrit-il, « le premier à être entré en Iran ».

Proche de Ben Laden, Al-Mauritani est chargé de prendre langue avec les services iraniens en décembre 2001, au moment où Al-Qaida est traquée par les Américains, pour organiser l’exfiltration des familles de membres du ré- seau islamiste en Iran. Feu vert de Téhéran. A cette première vague succède celle des membres du premier cercle d’Al-Qaida à l’été 2002 : Saif Al-Adel, ancien colonel des forces spéciales égyptiennes, qui a organisé, en 1998, les at- taques contre des ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie (224 morts), ou encore Abou Mohammed Al-Masri, un Egyptien lui aussi, et l’un des bras droits de Ben Laden. Suivent, quelques semaines plus tard, les membres de la famille du chef d’Al-Qaida, dont deux de ses fils, Hamza et Saad.

« REJOINDRE L’IRAN »

Al-Mauritani a donc passé un accord avec Téhéran. Le contact établi entre Iraniens et djihadistes n’avait rien d’une première en cet hiver 2001. La commission d’enquête améri- caine mise en place après le 11-Septembre ac- cusait déjà Iraniens et membres d’Al-Qaida d’entretenir des relations depuis les années 1990. Des émissaires des deux camps se se- raient notamment rencontrés au Soudan, où vécut Ben Laden, selon les Américains.

Saif Al-Adel avait, quant à lui, admis, dans un texte diffusé en 2005 par Al-Qaida, l’existence d’une activité soutenue du réseau djihadiste en Iran, dès la fin des années 1990. S’était ainsi établie une route entre l’Iran et l’Afghanistan par laquelle transitaient les combattants en provenance des pays arabes : « Cette nouvelle route était importante pour nous, écrit Al-Adel. Et elle se révélera utile par la suite [en 2001, lors de la retraite d’Afghanistan]. » Quand les djiha- distes feront le chemin inverse. «Nous avons commencé à rejoindre l’Iran les uns après les autres. Les frères des pays du Golfe qui vivaient en dehors de l’Afghanistan y étaient déjà arri- vés, et ils y possédaient des fonds abondants. Nous y avons établi une cellule centrale de commandement », écrivait alors Al-Adel.

Qu’entendait le responsable du conseil mili- taire d’Al-Qaida par « cellule centrale de com- mandement » ? Etait-il chargé des attaques d’Al-Qaida dans la région? En mai 2003, des attentats ont frappé trois quartiers résiden- tiels à Riyad, en Arabie saoudite, tuant plus de trente-cinq personnes, dont neuf Américains, quelques heures avant l’arrivée dans le pays du secrétaire d’Etat américain Colin Powell, alors en tournée au Proche-Orient.

Cette année-là, les Iraniens emprisonnent Saif Al-Adel. Téhéran surveille de près les membres du réseau djihadiste, lesquels vont connaître des fortunes diverses. Les cadres sont placés en résidence surveillée, voire en prison, après plusieurs vagues d’arrestations. Les autorités iraniennes leur reprochent de ne pas avoir respecté la clause du contrat les autorisant à rester dans le pays : la discrétion, alors que les djihadistes, de leur propre aveu, rebâtissent leurs réseaux au grand jour. Les membres d’Al-Qaida pensent alors que les autorités iraniennes sont soumises à la pression des Etats-Unis, mais ne semblent pas se douter qu’une autre partie est en train de se jouer entre Téhéran et Washington.

L’Iran va, à plusieurs reprises, proposer de livrer des membres du réseau, dont Saad, le fils aîné d’Oussama Ben Laden. Ainsi, en 2003, à la suite de l’invasion américaine de l’Irak, les Iraniens proposent de les échanger contre des membres des Moudjahidin du peuple, un groupe armé iranien, hébergé et soutenu par le régime de Saddam Hussein. En vain, explique une enquête fouillée du magazine Time, en 2009 : l’administration Bush, qui a placé l’Iran sur la liste des pays de l’« axe du Mal », refuse toute coopération.

Les membres dirigeants d’Al-Qaida et la fa- mille d’Oussama Ben Laden sont placés en détention à partir de 2003 sur une base des Forces Al-Qods, branche des opérations extérieures des gardiens de la révolution – la force d’élite du régime – près de Téhéran. « [Les Iraniens] ont décidé de garder nos frères pour s’en servir comme d’une éventuelle carte à jouer», résume le rédacteur du mémo de dix-neuf pages. Les autres, combattants et commandants de second rang, sont autorisés à quitter le pays vers les « destinations de leur choix. L’Iran a facilité leur départ ».

TÉHÉRAN FERME LES YEUX


Parmi ceux qui choisissent l’Irak se trouve un certain Abou Moussab Al-Zarqaoui, qui prendra la tête de l’insurrection djihadiste antiaméricaine après l’invasion du printemps 2003. Pendant des années, Téhéran semble fermer les yeux sur des passages de combattants qui continuent de transiter sur son territoire pour rejoindre l’insurrection sunnite affrontant les Américains, mais aussi des milices chiites soutenues par l’Iran. Ce paradoxe contraint Oussama Ben Laden à un périlleux numéro d’équilibriste, tandis que la branche irakienne d’Al-Qaida veut en découdre avec l’Iran.

Dans une lettre adressée, le 18 octobre 2007, à un responsable opérationnel irakien, Ben Laden déplore ainsi les menaces proférées en Irak contre Téhéran : « Vous ne nous avez pas consultés sur cette question sensible qui touche aux intérêts de tous (...). Tu sais que l’Iran est notre principale voie de passage en termes de fonds, d’hommes et pour nos échanges de communications », assène-t-il.

«Si vous décidez quand même d’ouvrir un front contre l’Iran, poursuit le chef d’Al-Qaida, je suis d’avis qu’il ne faut pas l’annoncer publiquement. Frappez en silence et laissez les Iraniens arriver à la conclusion que c’est vous qui êtes à l’origine [de l’attaque].» Ben Laden insiste: «Et il y a la question des prisonniers...»

Avec ces prisonniers, Téhéran a identifié le talon d’Achille de Ben Laden: maintenir ses proches en détention, c’est dissuader Al- Qaida de frapper sur son sol. Et même, espèrent les services iraniens, d’attaquer leurs alliés en Irak. En 2008, Miriam, l’une des filles d’Oussama Ben Laden, implore le Guide de la révolution iranien, Ali Khamenei, d’alléger les conditions de détention des membres de sa famille. En particulier les «enfants et les femmes», maltraités, selon ses dires, par les services de renseignement. « Malgré nos demandes, [votre gouvernement] a continué de tergiverser pendant six ans et les a pris en otage pour faire du chantage à mon père. Au lieu de les libérer, assène Miriam Ben Laden, vous exigez qu’Al- Qaida en Irak cesse de lutter contre les milices loyales au régime de Téhéran. »

Hamza Ben Laden confie à son père ses peurs et les pressions psychologiques qu’exercent sur lui les Iraniens : « J’ai passé mon adolescence dans cet endroit [la prison], et j’ai peur de passer le reste de ma jeunesse derrière des barreaux. » Ses geôliers ne voient de toute évidence aucun inconvénient à ce que ce type de lettre parvienne à Oussama Ben Laden.

Al-Qaida riposte par une série d’enlèvements de ressortissants iraniens, dont un diplomate, pris en otage, en 2008, au Pakistan. Sa libération, en 2010, coïncide avec celle de membres de la famille Ben Laden, dont Hamza et sa mère. Cette dernière veut se rendre au Qatar, où Hamza souhaitait s’inscrire à l’université. Refus iranien: ce sera le Pakistan. Ben Laden est alors persuadé que Téhéran veut remonter jusqu’à lui et fait prévenir son épouse : « Elle doit tout abandonner derrière elle : livres, bagages, vêtements... Les Iraniens peuvent poser un traqueur [de géolocalisation] partout... »

Les archives déclassifiées par la CIA s’arrêtent à la veille de la mort d’Oussama Ben Laden. Quant à l’histoire, elle continue, troublante. Des hauts dirigeants d’Al-Qaida restent retenus en Iran jusqu’en 2015. Deux d’entre eux, l’Egyptien Abou Khayr Al-Masri et le Jordanien Abou Al-Qassam, sont finalement libérés en échange d’un nouveau diplomate iranien, enlevé cette fois par Al- Qaida au Yémen. Ils refont surface quelques semaines plus tard en Syrie... A priori, cette indulgence est difficile à comprendre, sachant que l’Iran combat les djihadistes aux côtés de l’armée de Bachar Al-Assad, en Syrie.

« En “injectant” des personnalités d’Al-Qaida dans la rébellion sunnite syrienne, l’Iran en a peut-être profité pour essayer de délégitimer l’opposition aux yeux de l’Occident. C’est l’une des hypothèses », avance Cole Bunzel, chercheur à l’université de Princeton et auteur de From Paper State to Caliphate: The Ideology of the Islamic State («De l’Etat de papier au califat. L’idéologie de l’Etat islamique », Brookings, 2015, non traduit).

DES RELAIS EN SYRIE

Deux autres hommes, Saif Al-Adel et Abou Mohammed Al-Masri, sont aujourd’hui encore en Iran, selon plusieurs dirigeants de l’ex-branche d’Al-Qaida en Syrie. Ce qui ne les empêcherait pas de rester particulièrement actifs. Dans un texte diffusé dans la nuit du 29 au 30 novembre2017, l’un de ces dirigeants, Abdel Rahim Atoun, décrit le rôle des deux hommes entre fin 2013 et 2016 quand il était impossible, pour les djihadistes syriens, de communiquer avec le chef d’Al-Qaida, Ayman Al-Zawahiri, probablement caché au Pakistan. Al-Zawahiri indisponible, Al-Qaida aurait confié sa direction à Abou Khayr Al- Masri (tout juste libéré d’Iran), secondé par Abou Mohammed et Saif Al-Adel depuis l’Iran (le chef djihadiste syrien prend tout de même soin de les anonymiser en les désignant « deuxième » et « troisième suppléant »). «Le troisième suppléant» communique par Internet, précise Atoun.

« Saif Al-Adel vit là-bas [en Iran]. Il est en relation étroite avec ses relais en Syrie et il dispose d’un accès régulier à Internet», a confié au Monde le chercheur Tore Hamming, contributeur au site Jihadica, qui se fonde notamment sur des entretiens et un suivi des déclarations de djihadistes. Jihadica avait repéré, depuis plusieurs mois, le manège des deux dirigeants d’Al-Qaida résidant en Iran.

Abou Al-Qassam, l’un des deux hommes libérés en 2015 par Téhéran, abonde : « Si les Iraniens interdisent aux cheikhs Abou Abdallah et Saif Al-Adel de voyager en dehors du pays, ils peuvent néanmoins se déplacer et mener une vie normale.» Le 30 novembre, c’est au tour du chef du bureau des communications extérieures d’Al-Qaida, Abou Abdallah, d’apporter sa contribution à ce grand déballage. Dans un message aussi rare que surprenant, il prétend que la direction d’Al-Qaida peut aujourd’hui communiquer « presque quotidiennement » avec qui elle veut. Si le mariage de convenance entre Téhéran et le groupe djihadiste s’interrompt à l’occasion, le divorce ne semble pas encore prononcé...

10/12/2017

Le jardin secret de la mafia corse

L’incarcération du chef de clan mafieux Ange-Toussaint Federici n’a pas nui aux affaires de sa famille. Un rapport de police dévoile comment celui-ci continue de tirer les ficelles depuis sa prison, par l’entremise de ses visiteurs.


Derrière les murs gris de la prison ultra sécurisée d’Alençon - Condé-sur-Sarthe (Orne), l’une des principales figures du crime organisé français, Ange-Toussaint Federici, 57 ans, jardine. Entre deux parloirs, c’est à lui, et à quelques autres, qu’il revient d’entretenir les cours végétalisées du centre pénitentiaire. Détenu particulièrement signalé (DPS), ce fils de berger, originaire du village de Venzolasca (Haute-Corse), a même obtenu d’être le coordinateur de cette activité proposée par l’établissement. Une manière de passer le temps pour cet homme condamné à trente ans de réclusion criminelle pour l’assassinat, à Marseille, en 2006, de trois voyous qui contestaient sa mainmise sur la région de l’étang de Berre. Une façon, aussi, d’entretenir l’image d’un détenu paisible. La réalité est tout autre : Ange-Toussaint Federici continue, de fait, de diriger à distance un clan mafieu très hiérarchisé, disposant d’un vaste réseau familial et amical.

Longtemps, il a pensé pouvoir gérer ses affaires à l’abri des regards, depuis la prison. Il se trompait. Les parloirs et les unités de vie familiale où ses proches lui rendent visite étaient truffés de micros. Même les téléphones de ses affidés, en Corse ou sur le continent, étaient sur écoute, parfois aussi leurs domiciles et leurs véhicules. Cette enquête inédite, menée de septembre 2015 à juillet 2017 par la police judiciaire (PJ), a mis en évidence l’emprise de cette famille sur l’île, ainsi que son « business » sur le continent et à l’étranger.

Un long rapport d’étape, daté du 21 juillet, dont Le Monde a pris connaissance, fournit de nombreuses précisions sur les méthodes du « jardinier » de la prison d’Alençon - Condé-sur-Sarthe et, à un degré moindre, de son frère Jean-François, condamné quant à lui à trente ans de réclusion pour un double assassinat et détenu à Toulon. « Malgré leur incarcération, les frères Federici continuaient à piloter diverses activités criminelles, dont une partie était totalement liée à la crainte qu’ils inspiraient ou s’estimaient légitimement en droit d’inspirer », est-il écrit dans ce texte tout en nuances.

Ces investigations offrent une plongée rare au cœur d’un système mafieux auquel des élus et des entrepreneurs insulaires en vue sont confrontés. Les faits révélés ne relèvent pas nécessairement d’infractions pénales et portent souvent sur des activités a priori légales. De même, il faut conserver une certaine prudence par rapport aux propos interceptés qui peuvent refléter une réalité déformée ou inventée par leurs auteurs. Mais il apparaît clairement que les Federici, surnommés les « bergers » en référence à l’activité de leur père et à leur faible goût pour la subtilité, usent de tous les moyens pour s’infiltrer dans la vie économique et politique de leur île.

Parmi ceux qui venaient régulièrement rendre visite en prison à Ange-Toussaint Federici, alias « ATF », son fils Pierre, dit « Petit Pierre », était le plus assidu. Il est présenté par les enquêteurs comme «l’héritier». Pierre- Louis Montet, alias « Pilou », est, lui, qualifié par ces mêmes enquêteurs d’« homme de confiance » et d’« affairiste des Federici ». Autre visiteur régulier : Paul Bastiani, un cousin, toujours prêt à rapporter fidèlement à « ATF » les agissements des membres du clan et l’évolution des affaires sur l’île. Lors de ces rencontres, le « jardinier » leur parle de la levée de son statut de DPS ou de son souhait d’être transféré à la prison de Borgo (Haute- Corse). Surtout, il donne des ordres.

En juin 2016, le chef de clan est inquiet. Avec l’ami « Pilou », ils évoquent les parts que détient Jean Quilichini, un entrepreneur proche de la famille, dans l’Hôtel Casadelmar, un établissement prestigieux de Porto- Vecchio, et qu’il pourrait céder. Pour tenter de récupérer la participation de M. Quilichini, « ATF » explique à « Pilou », lors d’une nouvelle visite au parloir, comment il doit s’y prendre. Et il ajoute : « Si on veut, il nous revient 2 millions [d’euros]. »

UNE CONNAISSANCE AIGUË DES AFFAIRES

Dans les semaines suivantes, le PDG du Casadelmar, Jean-Noël Marcellesi, reçoit plusieurs visites d’hommes qu’il dira ne pas connaître. « Pilou » Montet est l’un d’eux. Le 25 juin 2016, ce dernier affirme représenter les intérêts de M. Quilichini et veut s’entretenir de la cession de ses parts. Il est venu avec ce même Jean Quilichini et un homme de main du clan, David Costa-Dolesi, qui restent dans la voiture à l’extérieur. Le PDG ne donne pas suite à ces propositions. Dans l’après- midi, Costa-Dolesi se présente à l’hôtel et demande à voir M. Marcellesi. En vain, ce dernier est absent. « L’intervention de David Costa-Dolesi auprès de M. Marcellesi démontrait parfaitement le rôle qu’il tenait dans le système de pression et d’extorsion exercé par le clan Federici sur certains entrepreneurs et acteurs du monde économique insulaire », assure le rapport d’enquête.

Les gendarmes ayant été alertés, un magistrat marseillais délivre, en février, un réquisitoire supplétif pour des faits de tentative d’extorsion en bande organisée. «Je ne suis pas quelqu’un qui menace les gens», assure aujourd’hui au Monde M. Montet. D’après lui, il s’intéressait à la reprise de l’entreprise de M. Quilichini et n’agissait, ce jour-là, qu’en son nom. Quid des échanges avec Ange- Toussaint Federici lors de ses visites à la prison ? « Ce sont des discussions à bâtons rompus, sans importance, affirme-t-il. Mes relations avec “Toussaint” sont purement amicales. On me fait porter un chapeau bien trop grand, jamais je ne déborde la ligne.» Entendu à la mi-novembre par les enquêteurs, M. Montet a bénéficié du statut de témoin assisté sur les faits d’extorsion et d’association de malfaiteurs dont il était soupçonné.

Au parloir avec son père, le 7 novembre 2015, « Petit Pierre » Federici fait, cette fois-ci, état de ses discussions avec Patrick Brandizi, l’un des principaux acteurs économiques de Haute-Corse, un homme dont le groupe de BTP a prospéré ces dernières années. « Petit Pierre » évoque notamment le projet de construction d’une zone commerciale à Pietranera, à la sortie nord de Bastia. Selon ses dires, l’entrepreneur refuse de se charger de l’attribution de l’ensemble des enseignes qui doivent s’installer sur le site et veut partager cette tâche. Pierre Federici assure avoir répondu qu’il entendait donc prendre une part de cette distribution. Une décision contestée par son père, qui lui fait la leçon sur les techniques d’intimidation et de prédation. « Il ne faut pas dire comme ça. (...) [Il faut dire]: “Le terrain, c’est le nôtre. Pour les enseignes, celui qui va rentrer, il faut qu’il passe par moi.” »

Un mois plus tard, « Petit Pierre » est de retour au centre pénitentiaire, cette fois dans l’unité de vie familiale. Il transmet alors à son père le « bonjour de Brandizi » et l’informe que ce dernier souhaite reprendre une station- service, ainsi que la gestion d’une brasserie. « ATF », loin d’être satisfait, lui ordonne de s’imposer de force dans ces deux affaires. Enfin, le 29 janvier2016, de nouveau au parloir, les Federici parlent d’un autre projet de construction commerciale sur un terrain de 50 hectares sur la commune de Vescovato. Face au refus de Brandizi de s’associer, au motif qu’il détient déjà des promesses de vente sur deux terrains contigus, « ATF » lui transmet un message par l’entremise de son fils: « Ici, tu n’achètes rien, nous y sommes, basta. »

Interrogé par Le Monde, Patrick Brandizi affirme qu’il n’aurait pas été « raisonnable et justifié » d’adresser une fin de non-recevoir brutale aux Federici, mais qu’il n’a jamais eu l’intention de faire affaire avec eux. «A Pietranera, ils voulaient me vendre un projet de construction de logements, je leur ai dit que j’avais déjà un projet en cours, depuis ils l’ont revendu. Pour Vescovato, ils voulaient faire venir un Decathlon sur leur terrain et m’associer à leur zone commerciale, j’ai dit non. A la limite, il pouvait y avoir une synergie pour aménager la circulation autour de mes terrains et du leur. »

Cet «activisme» prouve que les «bergers» ont une connaissance aiguë du monde des affaires et un goût prononcé pour la finance. Ainsi, il apparaît qu’un membre de la garde rapprochée d’« ATF » a fait appel à un cadre de la banque d’affaires Rothschild pour ouvrir une crêperie-glacier par le biais d’une société montée en Pologne. Dans sa maison, sonorisée par la police, le lieutenant d’« ATF » donne le fin mot sur le rôle du cadre bancaire en question, en mentionnant qu’il s’agissait en réalité d’élaborer un circuit de blanchiment d’argent. Sollicitée par Le Monde, la banque précise que l’intéressé a quitté ses fonctions. Ce dernier, dont le nom figure, encore aujourd’hui, au registre du commerce de Bastia, à la tête de plusieurs sociétés rattachables au clan Federici, n’a pas pu être joint par téléphone avant la publication de cet article.

D’autres interceptions techniques, effectuées sur le lieu de détention d’« ATF », entre le 7 novembre 2015 et le 19 juillet 2016, lèvent aussi le voile sur le souhait des Federici d’engager un partenariat avec Patrick Rocca, président du Groupe Rocca, l’un des premiers employeurs de l’île, présent dans de nombreux secteurs (transport, déchets, BTP, promotion immobilière et commerciale...). Les Federici sollicitent d’abord son aide pour trouver de nouveaux marchés pour leur société de fret aérien, Casinc’Air, active dans les différents aéroports de Corse et dont le chiffre d’affaires a baissé avec la perte de clients importants, comme Chronopost.

Les Federici, par le biais de « Petit Pierre », ont également démarché Patrick Rocca, détenteur de la franchise Decathlon sur l’île, pour le presser d’installer un magasin à cette enseigne sur un de leurs terrains, situé au sud de Bastia. Sollicité par Le Monde, M. Rocca se souvient de ces discussions: «Pierre Federici est venu me demander si j’avais du fret aérien, ce qui n’est pas le cas, ou si je pouvais l’aider à rencontrer un commercial de la société UPS, mais elle ne travaille pas en Corse – le marché est trop étroit. Pour le projet de Decathlon sur le terrain des Federici, cela en est resté au niveau des palabres, mais si un jour je veux me développer vers la Haute- Corse, pourquoi pas... »

L’ENTREPRENEUR FACE À L’HOMME DE MAIN

Dans leur rapport, les policiers sont bien plus suspicieux à l’égard de « Petit Pierre » et de ses démarches. Ils estiment «pouvoir légitimement [s’]interroger sur le caractère consenti des relations existantes entre M. Rocca et la famille Federici ». Il est vrai que les écoutes sont pour le moins troublantes. En mars 2015, « ATF » reçoit au parloir son frère aîné, Balthazar, maire du village familial de Venzolasca et élu (Parti radical de gauche) territorial de 2008 à 2015. Il évoque alors avec lui la reprise, par M. Rocca, de la compagnie maritime Société nationale Corse- Méditerranée (SNCM, devenue Corsica Linea). Le détenu modèle lâche qu’à sa sortie de prison il le fera « monter au village ». Une formulation qui, en langage d’initié, n’a rien d’amical. Pour M. Rocca, ces propos menaçants ne doivent pas être pris à la lettre.
«Faire monter au village ou descendre à la cave, ce sont des mots, nous explique-t-il. Ce qui compte, c’est le fruit de son travail. »

Les craintes de la police paraissent pourtant justifiées, si l’on en juge par la visite, le 26 décembre 2016, de David Costa-Dolesi – l’homme de main du clan aperçu dans le dossier Marcellesi – au bureau de ce même Patrick Rocca. «Cela a duré 45 secondes, relate ce dernier au Monde. Il m’a parlé d’un devis imaginaire, je lui ai demandé de partir, il a refusé, un incident a éclaté, mais il semble que cela soit une initiative individuelle. » L’agression physique a tourné à l’avantage de l’entrepreneur, mais David Costa-Dolesi a été arrêté et condamné, en février 2017, à dix- huit mois de prison.

D’après la PJ, les chefs d’entreprise ne sont pas les seuls à subir les pressions des Federici. Certains élus en font également les frais. Jean-Christophe Angelini, leader autonomiste et influent président de l’Agence de développement économique pour la Corse, en troisième position sur la liste conduite par Gilles Simeoni aux élections territoriales du 3 décembre, pourrait être l’un d’eux. Une hypothèse qui repose sur les dires de «Petit Pierre», qui ne cesse de répéter à son père qu’il est en relation avec l’élu au sujet de Casinc’Air, toujours en quête de nouveaux marchés. Les policiers, eux, précisent n’avoir aucune trace de liens directs entre «Petit Pierre » et M. Angelini. Un échange téléphonique, intercepté le 4 août 2015 et portant sur un marché de fret ouvert lors de l’extension de l’aéroport de Figari, est tout de même venu, selon eux, « confirmer le relationnel des Federici avec la famille Angelini ».

Ce jour-là, Pascal Angelini, le frère de Jean- Christophe, propose à « Petit Pierre » de rester en lice pour le nouveau marché de fret, afin de faire barrage à d’autres concurrents, puis de se désister en sa faveur. «Preuve, s’il en était, notent les policiers, que les règles d’attribution des marchés publics s’effaçaient devant la puissance de la famille.» Contacté par Le Monde, Jean-Christophe Angelini admet connaître Pierre Federici, mais précise qu’il n’a pas été «sollicité sur des affaires de marchés» et qu’il n’a jamais «abordé ces sujets avec lui ». Il dément, par ailleurs, le rôle prêté à son frère Pascal dans l’affaire de fret à Figari. S’agissait-il, pour le fils d’« ATF », de se prévaloir auprès de son père de contacts qu’il n’avait pas ou qu’il espérait avoir? La question demeure sans réponse. C’est aussi la limite d’une enquête essentiellement fondée sur la surveillance technique.

Le suivi des multiples conversations du clan montre que de nombreux projets ont avorté ou n’ont pas dépassé le stade de la parole. Ceux qui ont abouti visaient souvent des interlocuteurs disposant de peu de moyens de résistance. Ainsi, en octobre 2015, les échanges de « Petit Pierre » avec un oncle par alliance ont mis en évidence les mésaventures du maire de Saint-Florent (Haute- Corse). A l’époque, le fils d’Ange-Toussaint cherche à acquérir des terrains sur cette commune pour un projet de construction. Il s’intéresse de près au plan local d’urbanisme (PLU) et entame des discussions avec le maire (divers droite), Claudy Olmeta. Le 25 janvier 2016, il fait savoir à son père que l’élu « bloque tout ». « ATF » lui rétorque : « La prochaine fois que tu vas le voir, passe-lui le téléphone, juste pour lui dire bonjour.» Les policiers ont ce commentaire : « Un bonjour loin d’être purement amical... »

Le maire tient pourtant bon. Le 22 juin 2016, le PLU de Saint-Florent est adopté et rend caduque le projet des Federici. Trois jours plus tard, « Petit Pierre » se rend à la mairie pour « avoir des explications » et pour qu’on lui « arrange le terrain ». A l’issue du rendez- vous, il estime avoir « parlé dans le vide ». L’enquête ne dit pas ce qui s’est passé jusqu’au 26 septembre 2016 mais, à cette date, ce même Pierre Federici et son oncle annoncent avoir signé une promesse de vente et relancé ainsi le projet de construction. Le 15 janvier 2017, le terrain est acheté. Interrogé par Le Monde, le maire de Saint-Florent n’a pas souhaité s’exprimer.

La commune très touristique de Bonifacio (Corse du Sud) fait, elle aussi, partie des cibles du clan. En 2015, « Petit Pierre » informe son père de son intérêt pour une propriété de 20 000 mètres carrés, dont seuls 6 000 seraient constructibles. Ange-Toussaint a une solution toute trouvée: il faut aller voir le maire pour lui dire de doubler la surface constructible et de ne pas faire apparaître son nom sur les premières démarches. Une autre affaire a paru intéresser au plus haut point les Federici dans cette commune: un projet immobilier en jachère, situé au-dessus de la splendide baie de Santa-Manza, au nord de la ville. Des investisseurs suisses sont sollicités. La police note : « Cette société suisse récemment créée (mai 2016), dont l’objet social consiste à mettre en relation des investisseurs, pourrait constituer aisément un paravent destiné à donner une apparence légale à des opérations financières douteuses mises en place par le clan Federici. » Joint par Le Monde, le maire (LRM) de Bonifacio, Jean- Charles Orsucci, n’a pas souhaité faire de commentaires sur ces différents dossiers.

« J’AI LA RANCUNE TENACE »

Les surveillances effectuées sur les Federici attestent, enfin, la permanence de liens entre l’univers des voyous et celui de la politique. Elles laissent supposer que la fonction d’« agent électoral », selon l’expression policière, n’a pas disparu... L’interception, le 12 novembre 2015, de la ligne de « Pilou » Montet montre Dominique Viola, alias « Mimi », bras droit de Paul Giacobbi, alors président (divers gauche) de l’exécutif de la collectivité territoriale de Corse et député de Haute-Corse, en train de solliciter l’aide de Montet pour remplir les salles de meeting en vue des élections territoriales de décembre 2015. Viola lui demande de joindre ses contacts politiques, notamment à la mairie de Bastia, pour mobiliser du monde.

Le 29 novembre 2015, Viola le rappelle :

«Bombarde dans ton relationnel, parce que le meeting d’hier soir, il a déjà fait effet. (...) Regarde pour le 3 à Bastia et à Ajaccio pour le 4 au soir pour faire venir des gens. (...) Le vendredi sera terminal à Ajaccio, tu monteras ton copain V., comme ça vous venez. (...) Allez remplis, remplis.» Des efforts vains. M. Giacobbi sera battu par une coalition réunissant autonomistes et indépendantistes. Interrogé à ce sujet par Le Monde, M. Montet dira ne plus se souvenir. M. Viola, contacté à sa mairie de Santo- Pietro-di- Venaco, n’a pas souhaité répondre.

De sa prison, le paisible «jardinier» Federici peut ainsi suivre l’évolution des intérêts de son clan à coups d’ordres ou de conseils donnés à ses visiteurs chargés de les répercuter à l’extérieur. A l’occasion, il veille aussi à les protéger d’appétits concurrents. Au parloir, les 18 et 19 mars2017, il est ainsi en colère. Son cousin Paul vient de lui rapporter que les frères Moretti, autres figures du banditisme insulaire, ont tenté de mettre la main sur des affaires de promenades en mer dans l’extrême Sud, un secteur très touristique qu’il considère être sous son contrôle. «Les Moretti, les Moretti? Celui qui a une discussion avec ces gens-là, une discussion hein, c’est fini, terminé, il n’y a plus rien ! (...) Ces réunions, ça, c’est de la merde, tu sais ce que j’ai fait quand je suis arrivé, j’ai pris mon sac, je suis descendu et bouh bouh bouh [il imite trois coups de feu], il faut faire comme ça. (...) Je vais les éradiquer, j’ai la rancune tenace, je te dis... Même les enfants... La rancune, je la garde. »

A eux seuls, ces propos illustrent sans doute la crainte inspirée en Corse par le seul nom des Federici. Mais si la violence est une arme, elle ne suffit pas, notamment face aux services de l’Etat. D’autres groupes mafieux insulaires, plus sophistiqués, comme La Brise de mer, en Haute-Corse, ou celui dirigé par Jean- Jérôme Colonna en Corse du Sud, ont traversé, à partir des années 1980, près de trente ans d’histoire criminelle sans avoir jamais été observés d’aussi près. Pour l’avocat historique de la famille Federici, Me Dominique Mattei, «il reste à faire la part, judiciairement, entre l’espoir de faire des affaires et leur réalité ». « D’ailleurs, ajoute-t-il, Pierre Federici et son père sont ressortis libres de leur audition, et je crois que, dans ce dossier, la justice entend surtout vérifier que cette famille ne vit pas du produit du blanchiment de sommes accumulées dans le passé. »

Le Sporting Club de Bastia dans la ligne de mire

La ville de bastia est l’une des zones d’influence privilégiées des « bergers » de Venzolasca. Le fief, en Haute-Corse, de ce clan redouté sur l’ensemble de l’île. Son chef, Ange-Toussaint Federici, dit « ATF », s’en félicite, en septembre 2016, lors d’une visite au parloir de son ami Jean-Michel Fondacci à la prison d’Alençon - Condé-sur-Sarthe (Orne), où il est incarcéré. «A Bastia, tout est en règle», lui dit-il. Le club de football local, le Sporting Club de Bastia (SCB), n’échappe pas à son appétit. Les policiers soupçonnent en effet les Federici d’avoir voulu faire main basse sur cette institution insulaire.

Dès le 7 novembre2015, alors que le SCB connaît des difficultés financières – l’été précédent, il a frôlé la relégation en Ligue 2 –, « ATF » explique à son fils Pierre que c’est lui « le patron » du Sporting. Il donne ensuite la ligne à suivre auprès des dirigeants en place : transmettre ses ordres (répéter « Papa a dit comme ça »), investir sans exagération (« Tu mets la moitié de ce qu’ils t’ont dit ») et récupérer une partie de la mise (« Tu demandes 15 000 euros par mois »). Le sujet, visiblement, lui tient à cœur.

En décembre de la même année, « ATF » informe de nouveau l’un de ses cousins qu’il veut prendre le contrôle total du SCB. Mais les discussions traînent et ne sont pas si simples. En mars 2017, écrivent les policiers dans un rapport dont Le Monde a eu connaissance, il s’entretient avec un autre cousin, Paul Bastiani. Selon les enquêteurs, « ATF » se montre alors très ferme et mécontent lorsqu’il apprend que « beaucoup de monde » va discuter avec Pierre-Marie Geronimi, le président du SCB. «Le seul que j’ai autorisé, c’est Pilou [Pierre- Louis Montet, son homme de confiance] », dit-il agacé.

Dépôt de bilan et rétrogradation

La situation financière du club se dégrade. La menace d’une descente en Ligue 2, voire en National (la troisième division), se dessine. Au printemps 2017, M. Montet s’active pour chercher des financements. Il est, lui-même, en tant que dirigeant de la société de sécurité Sisis, chargée de la sécurité du Sporting, intéressé par l’avenir du club. Parmi les candidats au rachat figure Qwant, le moteur de recherche sur Internet français, qui était déjà un sponsor du SCB pour la saison 2016-2017. Selon les enquêteurs, son dirigeant, Eric Léandri, qui n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde, assure alors qu’il est d’accord pour prendre des parts sans revendiquer une place au sein de l’état-major du club, ce qui semble convenir aux Federici.

Pierre-Marie Geronimi ne semble pas associé à ces discussions. L’été dernier, une dizaine d’entrepre- neurs, dont M. Léandri et M. Montet, tombent d’accord pour tenter de sauver le club. La police judiciaire souligne que ces éléments « calquent quasi parfaitement les propos tenus par Ange-Toussaint Federici à son cousin Paul Bastiani ». Finalement, ce projet échouera.

Si le Sporting avait été maintenu en Ligue 2 par les instances du football français, le montage était viable. Mais le club, contraint de déposer le bilan, est rétrogradé d’office en National 3 (championnat amateur), perdant ainsi son statut professionnel, ses droits télévisuels et des subventions conséquentes. D’un coup, l’intérêt des Federici décroît. La veille du dépôt de bilan, M. Montet a tout de même obtenu du président Geronimi qu’il lui verse les 130.000 euros dus par le club à la société Sisis. Une chance que n’auront pas la plupart des créanciers... Sollicité, M. Geronimi n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde. M. Montet se défend pour sa part d’avoir « joué un grand rôle » et assure qu’en aucun cas « il n’agissait pour le compte de la famille Federici ». Il dément tout lien d’affaires avec eux et rappelle qu’il a été placé sous le statut de témoin assisté – et non de mis en examen – par les magistrats chargés de l’enquête. Selon lui, « tout cela relève d’une construction policière bâtie sur quelques bribes de phrases bien choisies ». A l’entendre, « l’influence de “Toussaint” », depuis sa prison, est « nulle »